lundi 1 avril 2019

Nuit de l'écriture #24

Thème de la nuit :

Ce que je vous propose, c’est dans un premier temps de prendre 5 à 10 minutes pour écrire ce qui vous passe par la tête (Morceau de phrases, mots etc.) en lisant la citation suivante :

« Près de notre portail se dressait l'un de ces arbres immenses connus sous le nom d'arbres joueurs, car leur écorce se détache d'eux comme les vêtements d'un joueur. »

Lian Hearn

A partir de là, vous pouvez « oublier » la citation et vous baser uniquement sur ce qu’elle vous a amené à écrire pour poursuivre ce que ça a fait naître comme impressions/émotions/histoires... Vous pouvez en plus y ajouter des éléments à puiser dans la liste de mots établie par tous les participants, que ce soit un mot de chaque liste, plusieurs mots, voire seulement un ou deux dans l’ensemble. (Le rôle principal de la liste est de vous faire rebondir, d’amener des idées... Pas que tout soit utilisé
La liste

Un prénom

  • Gabrielle
  • Virginie
  • Félicie
  • Rose
  • Orson 
Un animal

  • Licorne
  • Panthère
  • Baleine Bleue
  • Lion
  • Ornithorynque 
Un mot inusité ou peu commun

  • Mansarde
  • Thébaïde 
  • Impéritie 
  • Bilboquet
  • Rodomontade
Un proverbe

  • La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt
  • Rira bien qui rira le dernier
  • Qui vole un œuf vole un bœuf
  • Pierre qui roule n’amasse pas mousse
  • Mieux vaut tard que jamais 
Une suite de mots

  • Libellule loquace
  • Rendez-vous incertain
  • La chaleur du rire
  • Trois fois rien
  • Une douce aspérité 
Un titre de livre

  • Meurtres pour rédemption
  • Le rouge et le noir
  • La Nuit des Temps
  • Le songe des neuf nuages
  • Le problème à trois corps
Une période

  • Les années 50
  • Contemporaine
  • La dimanche soir
  • Paléolithique 
  • Soirée automnale
Un aliment

  • Frites
  • Glace à la framboise
  • Une religieuse au café
  • Beurre
  • Riz blanc

Après cinq minutes : 

Journée d’automne, vent, nostalgie, amoureux, rire, enfants qui jouent, légèreté
La chaleur du rire
Gabrielle
Rose
Le songe des neuf nuages
Rendez-vous incertain

Le texte : 

-Mademoiselle, je vous en prie, venez, elle vous demande. 

Je serre mes mains sur la clôture blanche et me raidis imperceptiblement. Au loin, je l’entends hurler mon nom. Je lève la tête, laisse la douce brise de cette fin de septembre jouer avec ma longue chevelure noire. La chaleur persiste encore, mais déjà, derrière les relents de l’été, pointe la lance glaciale de l’automne naissant. Je frissonne légèrement. 

-Mademoiselle….

Si je ne l’accompagne pas, il sera puni autant que moi. Je regarde une dernière fois la vallée qui a vu naître les hiers heureux. J’aperçois au loin, le fantôme de la fillette de jadis. L’écho de son rire se répercute, encore et encore, d’une fleur à une autre. D’arbres en arbres. La chaleur du rire. Un souvenir d’une autre vie. 

-Made…

-J’arrive, Orson, j’arrive. 

Je me retourne, sourire aux lèvres. 

-Allons-y. 

Ma voix est affirmée, sûre. Il se met au garde-à-vous et j’incline la tête pour lui signifier qu’on peut avancer. Il part devant, de sa démarche militaire un peu coincée. Je lui emboîte le pas, laissant derrière moi le parfum doux-amer d’une époque pas si lointaine. Devant la porte, Orson m’attend. 

-Si mademoiselle veut bien se permettre.

Je pénètre dans l’immense manoir froid et immédiatement, sa présence emplit toute la pièce, la nourrit et la tapisse. 

-Gabrielle !

-Mère, bonjour. 

-Où étais-tu, nom de Dieu ? Je te cherche depuis des heures. Ne sais-tu donc pas que tu dois te préparer, le temps file !

Oui, le temps file. Malheureusement, j’aimerais savoir comme le défiler, pour l’arrêter, pour le suspendre, et même, si je savais, le détourner et lui donner un autre sens. Loin de cette direction qu’on a déjà tracée pour moi. Un chemin de pierres, sans lumière et sans rire. 

-Je…

Je ne vois pas le coup. Je le sens. Un soufflet qui brûle et qui pique ma joue. Une écorchure sur l’écorce éternelle du bois. Je lève les yeux et croise les siens. Rien. Il n’y a jamais rien…

-Arrête avec tes sottises. Tu n’as aucune excuse. Tu te mets toute seule dans cette situation et je suis obligée de te punir. Ne comprends-tu pas ? Je t’attendais. Le styliste attendait aussi. Tu te crois tout permis ? Dis-moi, Gabrielle, c’est ça ? 

-Non, mère.

-Regarde-toi à présent. Tu es affreuse. Que vais-je dire à ton fiancé ? Comment on va bien pouvoir expliquer que tu t’es blessée à la joue, le jour de tes fiançailles… Petite ingrate. Monte vite, je t’envoie le maquilleur, tu en auras bien le besoin. Tu auras de la chance si ton promis ne vomit pas dans l’allée à ta vue…

Elle tape dans ses mains et je m’incline respectueusement devant elle. Dans les contes de fées, ce n’est jamais la mère biologique qui est horrible, toujours la belle-mère. Puis, la princesse a toujours une chance immense, le prince est beau, riche et amoureux. Dans la vraie vie, il n’y a rien de tout ça. Pas de belle-mère, pas de prince transit d’amour. Seulement une mère opportuniste qui souhaite conclure une transaction d’affaire. Parce que l’argent donne du pouvoir et que ça, on en a jamais assez. J’ai déjà essayé de parler, mais les murs sont sourds et aveugles. Le pouvoir déforme les mots, les mélanges et embrouilles la vérité. Altération de la pensée, éblouissements de la beauté, distorsion du temps. J’ai une chambre immense, de beaux vêtements, tout ce que je désire. Je suis choyée quand vous regardez le papier glacée. 

-Enfin, mademoiselle, mais où étiez-vous passé ? Il nous reste si peu de temps et vous êtes… Ma foi, aucunement présentable. Enlevez cette robe immédiatement.

Puis se tournant vers la salle de bain : 

-George, George ! Elle est ici, dépêchez-vous.

Il me sourit. Un sourire crispé, presque anxieux. La patronne n’acceptera aucun échec et il le sait. Je bataille un peu à défaire la fermeture éclaire ce qui rend Marco encore plus nerveux. Il se retourne vers l’immense salle de bain et hurle : 

-GEORGE !

Il fait volte face. 

-Et vous, arrêtez de vous tortiller dans tous les sens. C’est disgracieux. 

Il s’avance vers moi et tire d’un coup sec sur la fermeture qui casse sous la violence du coup et ma robe, n’ayant plus de soutien, glisse à mes pieds. Le regard de Marco glisse sur mes formes et j’entends presque son coeur palpiter. Les hommes sont faibles. Au même moment, George nous rejoint et la comédie prend place. Les deux hommes me manipulent, me brossent les cheveux, me maquillent, m’enfilent ma robe de mariée. Une main baladeuse s’égare parfois sur mon sein, sur ma hanche, sur mes fesses. 

«Ne soyez pas si prude, on vous fait belle, vous devriez nous remercier». 

-Merci, George, merci Marco, c’est magnifique, je suis si.... Heureuse. 

Ma voix à légèrement accusée une hésitation. Je m’observe dans le miroir, mais ce sont eux que je regarde discrètement. L’ont-ils senti, cette incertitude ? Cette petite pause ténue où l'entièreté de ce qui se cache derrière le papier glacée, à hurlée. Ont-ils entendu ? Je souris et la pièce s’illumine, crache des paillettes scintillantes, auréole ma silhouette, dissimule le faux. Ou le vrai. Mais eux ne doivent pas savoir. Il n’est pas encore temps. 

-George, va chercher madame et dite-lui que sa fille est prête. Qu’elle vienne applaudir mon oeuvre. 

George, en bon chien de poche, détale pour accéder à la demande de Marco. Je me dirige vers la fenêtre, indifférente à la présence du styliste. Il est fier de sa création. De son panneau publicitaire. Tant de billets verts brillent sur les coutures de cette robe. Le monde va la prendre en photo, la regarder à s’user les yeux, baver dessus, se l’arracher. On parlera de lui. Le grand Marco. La robe passera aux nouvelles de dix-sept heures. Marco aura tout pleins d’autres contrats. Sa vie sera propulsée au sommet. Celui des grands. 

-Il ne reviendra pas avant cinq bonnes minutes.

Je regarde l’arbre dans la cour. Immuable. Solide. Éternel. J’inspire profondément. Je le sens, il est juste derrière moi. Son souffle rauque emplit toute la pièce. Il remonte lentement ma traîne. Ce n’est pas une grosse robe bouffante. Je ne suis pas une princesse. Tout est dans la subtilité, dans les détails et les courbes de la robe. Il glisse sa main le long de ma jambe, remonte jusqu’à l’élastique de mon string. Je me suis raidi cette fois-ci, le souffle bloqué.

-Tu aimes ça ? 

J’ai été si longtemps une chose. J’ai laissé ma mère dicter mes pensées et mes gestes. Je me suis conformée parce que je pensais que tel était le prix de la liberté. Je pensais, petite fille tellement naïve, que si je disais oui quand elle disait oui, je pourrais partir un jour. Il fallait seulement que j’attende mes dix-huit ans. Être enfin adulte, avoir tous les droits. J’ai laissé les gens disposer de moi, parce que je n’avais plus d’alliés. Parce qu'ici, dans ce manoir qui vend du rêve à ceux qui passe devant, ils ne savent pas que derrière la porte, tout est noir et laid. Avili. Ils ne savent pas, que l’argent et une position dans la société, donne des droits que d’autres n’auront jamais. 

« Pourquoi te plains-tu, tu as tout ce que tu veux dans la vie !» 

Muselée à jamais par l’artifice.

-Tu frissonnes, je te fais de l’effet, hein, ma jolie ! 

Sa main poursuit son audace. Il me caresse avec vigueur et se frotte derrière moi. Je l’entends ronronner. Son souffle de plus en plus court. Il faut faire vite, George arrive bientôt. Pas le temps de s’embêter avec des préliminaires. Pas le temps de faire attention. Je pourrais hurler. Je pourrais griffer, mais il m’empoignerait et me ferait mal. Encore quelques secondes et ça sera fini. Je pense même que s’il continue… Oui, traite de corps, je pense même que je pourrais… Un râle rauque s’échappe de ses lèvres et sa main devient molle, inutile, sans vie. Finalement, non, pas eu le temps de ressentir, quoique ce soit. Ce n’était pas le but, évidemment. Il se retire et file à la salle de bain. Au même moment, la porte s’ouvre en grand. J’ai juste le temps de rajuster ma traîne. 

-Splendide ! S’écrie ma mère ravie. 

Elle s’avance vers moi pour me contempler. Je n’ai même pas un cheveu qui dépasse. 

-Mais où es Marco ? 

-Ici, Madame. 

Ma mère s’avance vers lui et lui donne un baiser sur chaque joue. Elle ne remarque pas la lueur dans ses yeux. La fébrilité de ses mouvements. 

-Vous avez fait des miracles. 

Derrière la fenêtre, le soleil commence à se coucher, nimbant la vallée d’or. Les battements de mon coeur s’accélèrent. Le miroir se fissure. L’heure est enfin arrivée. 

-Maman, dis-je d’une voix mesurée, pourrais-je avoir la permission d’aller me recueillir ? C’est la dernière fois, avant que je quitte la maison. 

-Mais enfin, ma fille, tu vas te salir. Il en est hors de questions. 

Je sens mes mains trembler. Je les cache derrière mon dos. J’ai besoin qu’elle me laisse sortir. 

-Je vous en supplie, mère. Je ferai très attention. Si vous m’accordez cette permission, je vous promets que je sourirai. Personne ne pourra jamais deviner…

Je laisse ma phrase en suspend. Elle sait. Elle comprend. Elle y tient tellement à ses photos de bonheur. Une négociation lente s’entame. Muette. Elle ne veut pas m’accorder ce plaisir, mais elle désire tellement vende son rêve. 

-Bon, c’est d’accord, crache-t-elle du bout des lèvres. Tu as cinq minutes, pas une seule de plus. Nous t’attendons à la chapelle. 

Cinq minutes, ça sera suffisant. 

-Merci mère, merci beaucoup. 

Je m’éloigne aussi vite que ma tenue me le permet. Je descends les marches et ouvre en grand la porte. Une brise fraîche m’accueille. Je m’avance vers l’arbre majestueux et embrasse l’écorce. Dessus, une petite inscription pratiquement invisible. Rose. Ici gît ma soeur. La seule alliée que j’avais. Elle était mon roc, mon paravent, ma force de me battre. Elle a tout emporté avec elle. Quelle plus cruelle déception pour une mère que de voir sa seule fille chérie mourir et devoir se contenter de la réplique. La pénombre enroule ses longs bras autour de la vallée et jette son ombre sur l’arbre. Je sors les accessoires du sac que j’ai emporté. Il ne reste que deux minutes. 

-Gabrielle ?

La voix est douce, gentille. Inquiète. Je ne me retourne pas. Je n’ai plus de temps. Je n’en aurai plus jamais après ça. C’est maintenant où jamais. 

-Que faites-vous ?

Il s’approche de moi, pose sa main sur mon épaule. Une décharge électrique. Je le repousse violemment. J’ignorais que j’avais autant de forces. 

-Va-t-en, Orson. 

-Non !

Je l’ignore. Je bascule la corde sur la branche. La noue solidement. Si peu de temps. Mes mains tremblent légèrement. Vite. Vite. Elle n’est pas très haute. Suffisamment, par contre. 

-Mademoiselle, je ne peux pas vous regarder faire ça. Je vais alerter les autres. 

Cette fois-ci, je me réveille pour de bons. Je l’agrippe par la gorge et je plonge mes yeux dans les siens. 

-Je suis déjà morte, Orson. 

Il sonde mon regard perlé. D’un mouvement brusque, je frotte le maquillage sur ma joue, révélant un hématome qui grossit de plus en plus. Je déboutonne ma robe et lui montre seulement le haut de mon corps. Bleu, jaune, violet. Je me reboutonne sans un mot, la gorge serrée. Je reprends ma corde, lui fait un noeud coulant. 

-Et tantôt, dis-je dans un filament de voix, Marco s’est amusé un peu, si tu vois ce que je veux dire…

-Fuyez, alors. Je vous aiderai. 

J’ai envie de rire. Nous ne sommes plus dans les années dix-huit cent. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, avec toute la technologie. Il est si facile de retrouver quelqu’un. Je ne serai jamais libre. Je serai toujours la chose. Ils m’ont façonné de cette manière. Je les ai laissé faire. Je ne veux pas être à la merci d’un homme qui fera de moi ce que bon lui semble. Je ne vois plus d’avenir. Elle a tout planifié, en me mariant avant mes dix-huit ans. Je suis coincée dans cette souricière. Il n’y a aucune autre solution. C’est la seule qui pourra contrecarrer ses plans et y penser, me remplie d’une immense joie. 

-Si tu veux m’aider, ne me laisse pas retourner là-bas. 

Les cloches sonnent au loin. Il est l’heure. Je m’avance vers l’immense tronc d’arbre, mais une main se pose sur mon épaule. 

-Je crois que je vous aime…

Il inspire profondément. Je ne suis pas une princesse, mais dans mon monde, comme dans les contes de fées, on n'épouse pas les roturiers ou les domestiques. 

-Venez par ici. 

Je me retourne et je vois ses yeux briller de larmes. Il entrelace ses doigts, paume vers le haut. Je le regarde émue. 

-Merci, Orson. 

Je place mes pieds sur ses mains aux doigts noués et il me soulève. Je passe la corde autour de mon cou. Le crépuscule nimbe la vallée des couleurs chaudes. Un immense feu qui engloutit toute la lumière sur son passage pour la restituer dans un acte ultime. Pas la fin, non, pas la fin, mais le début.

-À bientôt, Rose, je murmure. 

J’entends Orson sangloter. Délicatement, il empoigne mes chevilles. Ses mains sont douces. Il me soutient. Je me sens forte, belle, libre. 

-Au revoir, Gabrielle. 

Mon corps, délesté de son poids de soutien, tire violemment vers le bas, mais la corde le retient. J’ai mis en échec la gravité et déchiré le papier glacé. Le monde est beau et infini d’ici. 

Je suis heureuse.

FIN.

lundi 28 janvier 2019

Nuit de l'écriture

Thème : La photo + trois mots : Crépuscule, Étoilé, Marbre

Nuit de l'écriture #23 :

-Attendez, reprenez depuis ce moment précis où vous avez remarqué qu’elle n’était plus dans la cours. Il était quelle heure, déjà ?
-Neuf heures. Vous savez, le moment où le soleil disparaît doucement à l’horizon. Il y a cet instant, presque figé, où les couleurs éclatantes du soleil se mélangent à celles plus noirs du soir pour en faire un...
-Le crépuscule.
-Oui, c’est ça…

Ma voix traîna. C’était presque un chuchotement, un son très bas, comme pour ne pas réveiller un bébé qui dort. Je voyais bien que l’homme en face de moi se retenait de ne pas soupirer.

-Qu’elle âge elle a ?

Je levai les yeux pour réfléchir. Elle était née un matin où le soleil caressait les blés dans le champs. Une lumière dorée et chaude, mais qui dans son sillage invisible, transporte une fraîcheur sucrée. Septembre.

-Elle avait… Non ! Dis-je en élevant la voix. Non, elle a sept ans.


Pas l’imparfait. Le présent. Elle a. Elle est. Pas elle était. Impossible.

-D’accord, c’est noté. Vous savez, ne le prenez pas mal, mais avez vous vérifié chez le voisin ?

Je serre les poings. Il me prend pour une idiote. Il ne me prend pas au sérieux. Comme si je n’ai pas regardé partout avant de l’appeler. Elle n’est pas ici, elle n’est pas là non plus et elle n’est pas dehors. Elle est disparut. La dernière fois que je l’ai vu, elle était sur cette balançoire. Elle adore y aller, le soir, quand le ciel étoilée s’ouvre devant elle. Elle s’assied et regarde sans jamais rien dire. C’est un moment précieux qui nous appartient. Le silence nous enveloppe et l’éternité se reflète dans ses yeux. J’ai l’impression d’exister dans ses moments-là et d’être grande, si grande. Je déglutis péniblement. Mon bébé…

-Elle n’est pas chez les voisins. J’ai cogné chez chacun d’entre eux. On a regardé ensemble. Elle n’est pas là. S’il vous plaît, aidez-moi à la trouver.
-Vous savez, souvent ils rentrent d’eux-mêmes…

Je tape du pieds sur le marbre de la cuisine, comme une gamine et ça le fait taire. Il ne me croit pas. Pourquoi il me prend de haut ? Pourquoi ses yeux minuscules de mulot, me scrute comme si j’étais attardée. Comme si je leur faisais perdre leur temps. Leur précieux temps.

-D’accord, d’accord, ne vous énervez pas. Je suis désolé de ne pas donner l’impression que c’est important, cependant…

Il enlève son chapeau et se gratte la tête. Je sais ce qu’il va dire. C’est comme dans les émissions à la télévision, il faut attendre 24 heures avant de déployer la cavalerie pour une disparition. Mais d’ici là, il sera trop tard. Elle sera peut-être déjà loin, égarée, perdue, affolée et seule, croyant que je l’ai abandonnée. Est-ce qu’elle tremble de peur en ce moment ? Est-ce qu’elle pleure ?

-Cependant, vous comprenez…
-Vous n’allez pas la chercher, n’est-ce pas ?

Il rougit. Il a le culot de se sentir mal à l’aise, mais ça ne change rien, non ? À quoi serve-t-il s’ils ne font pas ce pourquoi ils sont payés ?

-Écoutez…
-Non !

Cette fois, j’ai crié. Tant pis. Je me lève et je cours dehors, vers la balançoire qui se berce seule, sans nous, sans elle. Le soleil est presque mort à l’horizon. Il agonise lentement, saignant tout sa lumière rouge qui dessine des traits irréguliers. Des taches flamboyantes, lentement évanescentes. Une flamme de chandelle dans une nuit d’orage. Perdue.
-Ok, écoute-moi, Nessie. Je m’excuse.

Je le sens derrière moi. Grand et fort. Dépassé. Il pose sa main sur mon épaule. Il ne sait pas comment réagir.

-Je suis désolé si j’ai laissé entendre que ce n’était pas important.
-Elle est tout pour moi. Je réplique doucement.
-Je sais.

Bien sûr qu’il sait. Mais il voulait fanfaronner un peu devant son collègue qui n’a pas ouvert la bouche depuis le début. Il a voulu se prendre pour un grand, alors que moi, ce que je voulais quand je l’ai appelé, c’était mon frère, mon grand frère.

-Il faut que tu comprennes une chose, Nessie. Tu ne peux pas appeler le numéro de la police pour une disparition de chats…

-Ah ! Non ? Mais à quoi vous servez alors ? Vous êtes sensé nous protéger, nous aider et j’ai besoin d’aide…

Je serre les dents très fort, car je sens les larmes monter à mes yeux et déborder sur mes joues. C’est sûr que là, il va me prendre pour la gamine qui fait un caprice. Mais pendant ce temps, Nelly est seule, perdue…

-Nessie…

Il se retourne vers son collègue muet et soupire. Un peu irrité, un peu triste lui aussi. Il l’aime bien Nelly, même s’il ne le dit jamais. C’est difficile pour lui, il ne sait pas comment dire ces choses. Je vois qu’il lui parle doucement et Muet hoche de la tête. Il semble compréhensif. Je le vois se diriger vers les champs, en face, sa lampe torche à la main.

-Bruno va allez jeter un oeil.
-Merci !

Je l’entoure de mes bras pour lui faire un câlin. Je le vois sourire. Un sourire fatigué, qui a du mal à se rendre à ses yeux, mais il me sert tout de même très fort. Il a beaucoup de responsabilité, peu de temps pour être le jeune adulte qu’il est. Pas de fête, pas d’amoureuse. Tout ça parce que maman ne rentre pas souvent. Elle est ailleurs, en train de rêver à des demains plus doux, dans les bras argentés des cristaux de verre.

Il m’aide à grimper sur la balançoire et s’assied à côté de moi. On ne dit rien. Il me tient la main. Je souris à mon tour. Maintenant, je sais que tout ira bien. Je dépose ma tête sur son épaule.

-Merci d’être venu.
Il presse ma main plus fort.
-Regarde, il l’a retrouvé.

Et cette fois-ci, son sourire illumine ses beaux yeux bleus.

FIN.

mercredi 27 juin 2018

La mort en sandale



-Ha, bravo ! Tu es fière de toi à présent ?

Je baisse les yeux, contrite.

-Ce n'est pas tout à fait ce que je pensais qu'il allait se passer, tu sais.

-Penser, penser, personne ne t'a demander de penser, il fallait juste exécuter.

Elle me fixe, furieuse. Bon, c'est vrai, j'ai peut-être manqué un peu de pragmatisme sur ce coup. En même temps, on ne m'avait pas dit qu'un corps pouvait peser si lourd. Avoir su, je n'aurais pas mis mes tongs. 

-Alors, tu vas te bouger, oui ou non ?

-Je fais ce que je peux, je te signale. Ces chaussures me font un mal de chien.

Je jette un regard à mes pieds et laisse échapper un cri strident qui se réverbère sur les murs. À mes côtés, Chastity sursaute violemment et laisse tomber le corps qui fait un “ploc” sourd en s’échouant au sol.

-Bon dieu, Lana, qu’est-ce qui te prend de hurler comme ça ?

-Du sang, dis-je, dans un filet de voix, les yeux exorbités et le teint pâle, j’en suis certaine.

Chastity soupire bruyamment. Je la vois se masser l’arrête du nez. Elle inspire lentement et ouvre les yeux.

-Où ça ?

Son ton calme ne me trompe pas. Je la sens exaspérée. Je ne comprends pas pourquoi.

-Là, dis-je en pointant mon pied droit. La courroie de la sandale m’a pété le pied, je vais les tacher et elles m’ont coûtées trois cent balles….

Une larme perle au coin de mes yeux.

-Ça ? S’écrit Chastity. Tu as payé ça, trois cent dollars, mais tu es folle, ma parole. Ce n’est que du plastique blanc avec une fleur de tournesol sur le dessus.

-C’est une rose, en fait, pour la sortie du film…

-Je m’en fiche, me coupe-t-elle brusquement. Tu as quand même claqué trois cent balle pour du plastoc…

-Bien… Pour être tout à fait franche avec toi, je ne les ai pas encore payées. Je comptais sur ce boulot pour me rapporter de l’argent vite fait bien fait.

Je lui souris de toutes mes dents pour essayer de cacher le fait qu’on était un peu dans la bouse de chats si on n'arrivait pas à déplacer le corps de cette foutue salle de bain.

-Et tu t’es dit que c’était une bonne idée de les essayer aujourd’hui ? Spécialement aujourd’hui, pour exécuter ce boulot qui justement, est censé les payer ? Tu as eu toute seule cette magnifique, cette brillante idée, ou tu as été aidé par quelqu’un ?

-Bah, oui ! Si je ne les aime pas, je veux pouvoir les rapporter au magasin. Tu crois que je vais garder des tongs que parce qu’elles sont désignés par Louboutin ?

Chastity lève les yeux au ciel et soupire à nouveau.

-Bon.

Je souris, une fois de plus, de toutes mes dents. Je me sens comme l’âne dans Shrek. L’air frais, de la ventilation me fait mal aux gencives. Je salive abondamment, mais garde la pose fièrement. Ça va marcher.

-Est-ce que tu peux marcher ?

-Non !

-LANA !

Je souris derechef. C’est mal barré, je le sens.

-Enlève tes putains de chaussure et tu vas y aller pieds nus. On a plus le temps de tergiverser, on est déjà plus qu’en retard sur le planning. Le corps doit être dans le jardin à dix-neuf heures et il est plus de dix-huit heures trente. Je te rappelle que c’était TON idée.

-Je pensais que ça allait être marrant… Toi, moi, un petit boulot rapido, presto, qui rapporte un beau montant…

-Tu aurais dû mieux te renseigner sur les conditions de travail… Et demander, surtout, si c'était un homme ou une femme, le cadavre.

-Je ne suis pas certaine que ça aurait fait une grosse différence, dis-je pensive.

-En tongs, clairement ça n’en fait aucune, s’énerve-t-elle.

Je pince les lèvres vexée.

-Bon, je me fiche de comment tu t’y prends, mais on y va. Allez, attrape les pieds, c’est plus simple et facile à transporter.

Je ploie bien les genoux pour attraper les pieds sans me casser le dos.

-J’y crois pas, tu as mis ma petite culotte en dentelle rose ? Ma PRÉFÉRÉE ? Celle avec écrit Bitches sur le derrière ?

-J’ai un rendez-vous, ce soir, après ce boulot, dis-je lentement, et tous mes sous-vêtements sont au sale, que voulais-tu que je fasse ?

Chastity inspire profondément et je vois qu’elle fait un effort pour ne pas exploser. Je ne comprends pas pourquoi elle en fait des tonnes.

-On va en reparler, dit-elle doucement, ce qui me fait dresser les cheveux sur la tête.

Elle se met à avancer à reculons pour sortir de la salle de bain qui est littéralement imprégné de sang sur les murs et le plafond. Pas le mien, malgré la plaie à mon pied. En sortant, elle manœuvre un tournant serré et n’ayant pas la même dextérité qu’elle, la tête se fracasse contre le mur et lui imprègne une légère poc.

-Oups !

Chastity me fusille du regard, mais ne dit rien. Elle poursuit sa route à reculons et je vois des perles de sueur sur son front dû à l'effort qu'elle déploie. Je suis admirative, elle se donne beaucoup. Nous sommes enfin dans l'escalier qui mène au jardin. Nous arrivons au bout de nos peines. Tout se passe bien finalement. Il ne nous reste plus qu'à déposer le corps sur la pelouse au milieu des fleurs et d'un bac à sable. Sincèrement, j'espère que ça ne sera pas là la fillette de huit ans qui sortira la première. Des chances qu'elle soit traumatisé à vie. Chastity lâche notre encombrant paquet et se masse le dos.

-On se casse. Allez Lana, je veux mon fric. Toute suite. 

Nous nous retournons d'un même mouvement et tombons nez à nez avec la femme du défunt. Pendant quelques secondes, nous nous regardons sans rien dire. Puis, je lâche un rire nerveux. C'est à ce moment que la dame se met à beugler plus fort qu’un âne qui ne veut pas avancer.

Et c’est le chaos.

***


-Écoutez, mesdemoiselles, je veux bien faire un effort pour vous aider, mais il va falloir me donner un peu plus de détails et surtout, un bon numéro de téléphone.

À ces mots, Chastity se retourne vers moi, ses yeux gris brillants de colère retenue.

-C’est pas possible, ça, Lana. Combien de numéro de téléphone ce mec t’a laissé ?

-À vu de nez, je dirais une trentaine.

Elle lève les yeux au ciel.

-Et tu ne t’es pas dit que c’était louche ?

Je l’ignore délibérément et me retourne vers le policier.

-Vous pouvez essayer celui-ci ?

Il marmonne dans sa barbe et compose le numéro. Aucun abonné. Je tente un sourire penaud, mais Chastity, visiblement à bout, se lève d’un bond et me saute à la gorge. Dans son énervement, elle nous fait tomber toutes les deux.

-J’en ai marre de toi et de tes sales plans foireux. Comment comptes-tu nous sortir de là, hein ?

J’ouvre la bouche pour protester, mais elle me devance en hurlant :

-Ne dis rien, à cause de toi, on est dans la merde jusqu’au cou…

-Mesdemoiselles, s’interpose le policier. Ça suffit.

Il agrippe une Chastity complètement hystérique et l’éloigne de moi. Je me relève tranquillement et aperçois mon reflet dans la glace. Mes cheveux sont en épis sur ma tête et j’ai des égratignures sur les joues. C’est fini, je ne pourrai jamais aller à mon rencard avec cette tête-là...

-Assoyez-vous toutes les deux et je ne veux plus vous entendre crier sinon, je vous passes les menottes.

Chastity croise les bras sur sa poitrine et détourne la tête.

-Bon. C’est mieux. Maintenant, reprenez tout à zéro. Il y avait ce mec qui vous a proposé de mettre un cadavre dans le jardin…

-Il fallait aussi mettre du sang dans la salle de bain, beaucoup de sang. Vous voyez, il y a deux jours, j’ai vu cette petite annonce dans le journal. Ça disait qu’ils avaient besoin de bras forts pour transporter un corps contre une belle somme. Trois mille dollars, pour être exacte.

Le policier me regarde de haut en bas, puis, fronce les sourcils.

-Et vous avez appelé en vous disant que vous étiez la candidate idéale ?

-Bien sûr.

Chastity renifle avec mépris, mais je décide de ne pas y faire attention.

-J’aime bien jouer des tours…

-Des tours ? Répète platement le policier tout en écrivant sur son calepin.

N’y tenant plus, Chastity explose.

-Oui, des tours, M. le policier. Cette idiote, a crû que ça serait amusant de mettre un cadavre dans le jardin pour faire, faire une crise cardiaque à l’ex du client. Je ne vous raconte pas la mise en scène qu’il fallait exécuter et le panneau qu’on a dû écrire :

-Joyeuse St-Valentin, ma biche.

-Donc, résume le policier, c’était une blague. Une très mauvaise blague. Ce n’est pas un vrai cadavre…

-Oh, mais qu’est-ce que vous croyez, à la fin ? Est-ce qu’on a l’air des tueuses ? Regardez-là, dit ma soeur avec arrogance, vous croyez qu’elle est assez futée pour ça ? Non, bien sûr que non, elle est tout juste bonne à se présenter pour un contrat salissant en tong…

-Oh mon dieu ! Je m’écris tout à coup.

-Qu’est-ce qui se passe, encore ?

-J’ai laissé mes sandales sur les pieds du cadavre…

FIN.

vendredi 4 mai 2018

Il était un flamant

-Non, non, non, mais qu’est-ce que tu as fait ?

Je me mordis la lèvre inférieure et baissé la tête contrite. Du bout de ma chaussure, je fis valser quelques chaussettes.

-Janelle !

Son ton aurait pu couper une feuille de papier. Je soupirai et relevai le menton pour rencontrer le regard assassin de ma soeur. Je forçai un sourire.

-Il est plutôt mignon tu ne trouves pas ?

À ce moment, je pense que si ses yeux avaient eu le pouvoir de tuer, je serais étendu sur le sol, sans vie. Je soupirai à nouveau, plus fort cette fois-ci. Ça commençait à m’agacer toute cette histoire.

-Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est un flamant rose, et puis ?

-C’était mon petit copain, avant ! Hurla-t-elle.

Bon, d’accord, elle a raison. Par contre, je maintiens qu’il est beaucoup plus beau ainsi. Quelle idée avait-elle eu, aussi, de s’enticher d’un Japonais ? Des yeux bridés : beurk ! Une peau jaune : beurk, beurk ! Un petit… Enfin, vous comprenez le principe. Un silence inconfortable plane dans la chambre. Nous regardons toutes les deux l’oiseau qui se nettoie les plumes. Il est plutôt gracieux et grand. Surprenant, on n'aurait pas cru, quand on connaît le spécimen original.

-Est-ce que tu vas arranger ça ?

Non.

-Bien sûr, je réponds platement, seulement, je ne sais pas comment…

C’est vrai. J’ignore même, encore, comment j’ai réussi cet exploit. Changer un humain en oiseau. Ce n’était pas tout à fait ce que j’essayais de faire.

-Mon dieu, s’énerve Sarah, j’ai la soeur la plus incompétente du monde… Mais qu’est-ce que tu essayais de faire, au juste, pour en arriver à cet abruti d’oiseau rose ?

Le dit oiseau, se met alors à piauler et se diriger vers la porte en agitant ses ailes. Au passage, il fait tomber mon cocktail aux ananas. Sale bête !

-Je pensais plutôt à Brad Pitt, pour être honnête, mais j’ai été déconcentrée quand j’ai lancé le sort…

Albert le flamant, oui, son petit ami se prénomme Albert, s’acharne sur la porte avec son bec. Clairement, il a envie de découvrir le monde. Ce n’est pas que je suis contre la liberté des animaux, seulement, je n’ai pas envie de mêler ma voisine de chambre, Patsy, à cette histoire. C’est une chipie, mais surtout, une grande gueule et j’aimerais plutôt que l’épisode du flamant rose reste un secret. Pas que je ne suis pas fière, seulement, je n’ai pas envie d’expliquer le comment du pourquoi il est arrivé là. Il faudrait que je dise à Patsy-je-ne-peux-pas-m’empêcher-de-potiner, que je suis une sorcière. Elle est tellement sensible, tellement exubérante, tellement idiote (oups !), qu’elle serait capable de me demander de voler sur un balai. Franchement, on est en 2018, qui vole encore sur un balai ? C’est tellement 2017. Ça ne serait pas la faute de cette cruche, pardon, Patsy, mais autant éviter ameuter tout l’université pour un si petit problème. Tellement petit qu’il est presque insignifiant. Comme Albert. Justement, le flamant a réussi à percer la porte. Je peste et le rejoins en deux enjambées. Je lui attrape le cou pour essayer de le tirer vers moi, mais il se met à brailler comme un perdu.

-Oh. Mon. Dieu ! S’exclame paniquée ma soeur. Tu vas le tuer ! Laisse-le tranquille !

Il se met alors à secouer la tête dans tous les sens et à la cogner contre la porte. Il fait tellement de foin, que exaspérée, je sors ma baguette magique. Pauvre animal, il faut abréger ses souffrances !

-Janelle, non !

Ma soeur se précipite vers moi en gesticulant.

-Laisse-moi faire avant que tout l’université se ramène dans notre chambre. Tu veux qu’ils sachent que nous pratiquons la magie ?

Au même moment, quelqu’un frappe à la porte. Loin de calmer le malheureux animal, celui-ci se met à couiner de plus belle. Jamais entendu un oiseau faire autant de bruit. On se croirait dans une ménagerie.

-Janelle ? Qu’est-ce que se passe dans ta chambre ? Cri Patsy de l’autre côté de la porte. Est-ce que tout va bien ?

C’est vrai que là, tout suite, on a l’air d’égorger dix chatons en même temps. Je pointe ma baguette sur le flamant braillard et commence mon incantation. Retenir des formules, ce n’est pas mon point fort. J’ai toujours du mal à mettre les mots dans l’ordre. Sarah, désespérée, se met entre l’animal et moi.

-Arrête ça tout suite, tu ne toucheras pas à un de ses cheveux.

-Plumes, tu veux dire ?

-Janelle !

-Sarah !

-Janelle ?

Ça, c’est Patsy. Sa voix recèle une curiosité qui m’indique qu’il ne me reste que quelques secondes avant qu’elle ne réussisse à ouvrir la porte et découvre le pot aux roses. Le pot façon flamant rose. Encombrant comme pot. Trop bruyant aussi. Le niveau de décibel qu’il réussit à produire est stupéfiant et me rend complètement folle. Je n'aurais pas cru ça d’Albert. Je dois mettre un point final à cette mascarade. Si j’ai réussi à l'ensorceler, je peux le défaire, c’est sûr. Facile. Je n’ai qu’à prononcer la formule dans l’autre sens. Je souris. Sarah fait non de la tête. Elle s’accroche à Albert-le-flamant et moi, d’un mouvement parfait du poignet, je jette le sort qui percute l’oiseau de plein fouet. Pendant une fraction de seconde, le temps se suspend. Je vois dans les yeux de ma soeur qu’elle pense que j’ai réussi. Je le crois aussi. Une seconde. Puis, une explosion retentit. Un paquet de plumes roses pleut dans la chambre et mon mur s’asperge de rose y imprégnant un graffiti de flamant. Plutôt réussi, je dois dire. Sarah, tellement stupéfaite, n’arrive pas à articuler un mot. Elle cligne des yeux, la bouche ouverte. Ses magnifiques cheveux roux sont dressés sur sa tête par le souffle de l’explosion. Quelques plumes s’y sont logées. Au même moment, Patsy ouvre la porte.

-Mais qu’est-ce qui se passe ici à la fin ?

Je recraches quelques plumes roses.

-C’est quoi ce cendrier dans ta main ? Tu fumes maintenant ?

Ha ! Tien, c’est bizarre ça. Je n’ai plus ma baguette. Sûrement un contre-coup du sort.

-On refait la déco, je dis.

Elle approuve de la tête.

-Plutôt réussi, mais ton flamant, il a une tête de japonais, non ?

FIN.

samedi 14 avril 2018

Sans titre - Nuit d'écriture

 Le thème est la photo suivante :
Je regarde la carte postale, le coeur serré. Elle représente la vue du ciel à notre premier voyage en avion. J’étais tellement impressionnée et émerveillée. Tous ces nuages qui flottaient autour de nous, sa main dans la mienne, son sourire détendu, presque coquin.

«-Suis-moi !

Son regard en dit long sur ses intentions et je me sens rougir. Mon coeur palpite d’un rythme effréné dans ma poitrine. Impossible de faire ça dans un espace aussi clos. Il y a beaucoup trop de gens. Puis, c’est tellement cliché de s’envoyer en l’air… Dans les airs. Je le frappe sur l’épaule et ricane pour cacher mon malaise. Il me prend le menton et plonge ses yeux gris, brillant et aimant dans les miens.

-Allez, Mélie, personne ne le saura, chuchote-t-il doucement.

Il caresse doucement ma main de son pouce. J’ai des papillons dans le ventre. Jamais je n’ai ressenti un truc pareil. En même temps, ma vie n’a pas encore été très longue. Seize printemps. Ce voyage, est un voyage scolaire, mais pour une raison inconnue, nous avons été surclassés, lui et moi, et nous nous retrouvons donc seul, en avant de l’avion, tandis que les autres sont tout à l’arrière.

-Vas-y, je te rejoins.

Il sourit et tout à coup, je n’ai plus peur. L’excitation prend le dessus et je me lève. Lentement, je passe devant lui et je le regarde intensément. Longtemps après, je sens toujours son regard brûlant dans mon dos. »


Ça avait été un premier baptême de l’air réussi, tout comme nos fiançailles, deux ans plus tard. Nous avons terminé l’école et nous nous sommes inscrits à la même université. Les gens parlaient, prédisaient que notre relation ne tiendrait pas la route. Un amour de jeunesse, seulement. Comme si le fait de n’avoir que dix-huit ans nous empêchait de construire une vie commune. Nos expériences et nos premières fois, nous les vivions ensemble et ce n’était pas toujours parfait. Ce n’était pas un conte de fées.

«-Mélie, c’est toi ?

Je peste en entendant sa voix sèche. Il n’est pas couché, comme je l’avais cru. Je me souviens alors qu’il a un énorme examen demain à l’université. Je soupire, agacée.

-Oui, je me change et je viens te rejoindre.

Je bataille à essayer d’enlever mes bottes et je l’entends se lever pour venir me rejoindre. Je grogne de plus belle.

-Tu sais qu’elle heure, il est ? M’attaque-t-il.

-Deux heures du matin. Je réponds sur le même ton.

Je sautille pour essayer d’enlever cette fichue botte, mais mon équilibre est précaire et je me retrouve dans ses bras. Sans pouvoir me retenir, je m’esclaffe.

-Tu n’es pas sérieuse Mélie. Si tu continue comme ça, tu vas ruiner ta session.

Je réussis enfin à enlever ma chaussure et je lève la tête pour le regarder. Ses yeux gris sont plus foncés qu’à l’habitude. L’orage gronde.

-Laisse-moi respirer un peu. Tu n’es pas mon père, que je sache. Je fais ce que je veux.

Je croise mes bras sous mes seins et je sens qu’il fulmine.

-Tu en aurais bien besoin d’un pour qu’il te donne une fessé. Tu ne fais que boire et rentrer tard ces derniers temps. Tu es en train de mettre ton avenir en jeu et la mienne par la même occasion.

-Si ça te déplaît tant, tu n’as qu’à prendre tes choses et disparaître de ma chambre.

J’en ai plus qu’assez de discuter avec lui. J’ai juste envie qu’il disparaisse de ma vue pour que je puisse aller me coucher et espérer que la pièce cesse de tourner comme un manège de foire.

-C’est ça que tu veux ? Cri-t'il.

-Oui ! Je réplique sur le même ton. Tu me fais chier à être constamment sur mon dos. J’ai pas besoin que tu me surveilles, je suis une adulte maintenant.

-Bah ! On ne dirait pas, aux décisions que tu prends, ma grande !

Son ton est complaisant et dédaigneux. Nous nous fixons quelques instants du regard et finalement, j’ouvre grande la porte de l’entrée et lui fait signe de dégager. Il serre la mâchoire et son regard devient aussi noir que les soirs de tempêtes. Il retourne dans la cuisine prendre ses effets scolaires et revient comme une furie devant moi :

-T’es qu’une connasse, Mélie !

-Vos gueules ! Hurle quelqu’un dans le couloir. On essaye de dormir.

Je lui fais un doigt d’honneur et claque la porte dans un bruit fracassant.

Ce soir-là, j’ai vomi bien plus que de l’alcool dans les toilettes. »


On a fini par se réconcilier. C’était souvent comme ça, on avait des chicanes violentes. De celles qui font peur, qui brisent des souvenirs, qui déchirent un peu plus de notre amour. Mais nous avions quelque chose en plus. Cet amour, justement, était infini et fort. Il a et a toujours été plus grand et plus solide que nous. Il est notre plus grande faiblesse et notre plus grande force à la fois. Il y a peu de temps que nous arrivons à le canaliser. C’est vrai, nous sommes encore très jeunes. Je vais avoir vingt-sept ans. Bientôt. Il a terminé l’université, mais moi. C’est ce que je voulais. Je me sens plus libre ainsi, plus épanouie. J’arrive à mieux gérer mon tempérament. Chaque jour, nous bâtissons notre route et chaque jour, nous sommes un peu plus heureux. Nous apprécions les petites choses et nous rêvons des grandes. Nous nous battons à devenir des gens meilleurs. Tous les jours. Ça aurait dû être suffisant pour nous préserver et pourtant...

Je serre la carte postale contre moi. Il y a des murmures derrière moi. Je les avais presque oubliés. C’est tout ce à quoi j’ai pu penser. Cette photo de notre premier voyage. Je la dépose délicatement sur le satin froid. Je serre la boîte à m’en blanchir les jointures, à m’en briser les ongles. C’est arrivé si vite. Je n’ai pas eu le temps de comprendre, pas eu le temps de reprendre mon souffle. Il n’y a pas eu d’au revoir. Ça été foudroyant. À notre image. Je déglutis et lisse ma robe noire de mes paumes moites. Je le regarde comme je l’ai jamais regardé. C’est notre dernier instant. J’inspire profondément. Je ferme les yeux et je nous revois dans cet avion. Complice. Je me souviendrai de ça.

Les gens disaient que la jeunesse aurait raison de notre relation. Ils avaient tort. Ce n’est pas la jeunesse qui nous a désunis.

C’est la mort.

FIN.

lundi 19 mars 2018

In Memories

Le grondement du ruisseau est assourdissant. Il couvre le piaillement des oiseaux, le vent dans les feuilles. Pourtant, derrière le rugissement de l’eau, on distingue un bruit. Comme une distorsion. Une brèche dans ce vacarme naturel. Ce bruit est en dissonance avec les autres. Il est irrégulier. Comme un battement de coeur, comme un appel. Un hurlement muet.

Si faible…


***
 
-Allez Amélia, il reste encore trente minutes avant la reprise des cours. Ça va être cool.

-J’sais pas trop, il fait froid.

-Come on !

Gabriel me donne un léger coup de poing sur l’épaule et je chancelle légèrement.

-Ça va te réchauffer… Dit-il, malicieux.

Ses yeux pétillent d’excitation et d'anticipation. Roxanne sourit pour m’encourager. Pourquoi pas après tout ? Mon cours de mathématique me semblera moins pénible. Puis, ce n’est que pour rigoler. Tout le monde le fait, je le sais. J’ai déjà vu David arriver en classe en titubant. Il avait du mal à rester droit pendant le cours et il ne cessait de pouffer de rire. Le prof avait fini par le sortir et il avait eu une retenue. Je crois que je saurai mieux m’en sortir. Je ferai attention. Puis, je n’ai pas envie d’être la reloue de service.

-D’accord, allons-y !

-Ha ! Tu es génial, Amé.

Gabriel ébouriffe mes cheveux et je sens mon coeur faire une loupe dans ma poitrine. Je tousse pour masquer ma gêne. Depuis quelques temps, j’ai remarqué que Gabriel avait changé. Pourtant, je le connais depuis trois ans, mais il y a peu, il m’est apparu sous un nouveau jour. Plus grand, plus musclé, plus drôle, plus... beau. Il a cette lueur dans ses yeux gris qui me transperce chaque fois qu’il me regarde. Comme si j'étais là septième merveilles du monde. Je n'ai jamais ressenti cela auparavant. Cette chaleur au creux de mon ventre. Ce chatouillement, comme si l'aile d'un papillon m’effleurait doucement. J'ai envie de le voir. Tout le temps.

Chaque fois qu'il me touche, un courant électrique traverse mon corps et des frissons apparaissent sur mes bras. J'ignore ce que tout cela signifie, je n'ai jamais rien ressenti de tel auparavant. Comme si le fait d'avoir quatorze ans m'avait propulsé dans un autre univers. Un monde de sensations nouvelles. Ce n'est pas désagréable, loin de là. C'est seulement déroutant. Avant je ne me préoccupais pas de mon apparence, mais à présent je suis constamment à replacer les mèches de ma longue chevelure brune que je trouve terne. D'ailleurs, je dois penser à prendre rendez-vous chez le coiffeur pour mettre un peu de pep là-dedans. J'ai envie que Gabriel me trouve jolie. Je souris à cette pensée et Roxanne me donne un coup de coude. Elle se penche à mon oreille et chuchote :

-Il est plutôt mignon Gabriel, tu trouves pas ? Je pense qu'il t'aime bien. Il va surement t'inviter au bal de fin d'année.

-Qu'est-ce que vous marmonner toutes les deux ? Demande Alice, suspicieuse.

-C’pas de tes affaires. C'est entre ma meilleure amie et moi.

Elle me prend le bras et continuant à murmurer, elle me dit :

-Si jamais vous allez plus loin que les préliminaires, tu me le dira, hein ? J'aimerais tellement savoir c'est comment le sexe.

À ce mot, comme s'il avait pu entendre, Gabriel se retourne vers moi et je sens mes joues rougir violemment. La chaleur se répand dans tout mon corps et m'embrasse. J'ai la sensation d'être une torche vivante qui va se consumer sur place. J'ai besoin d'air frais et vite.

-Alors, on y va ? Dis-je pour cacher mon embarras.

Notre petit groupe se met en branle et je fusille Roxanne du regard. Elle me sourit, l'air innocent. Je la vois prendre son téléphone et quelques secondes après, la sonnerie du mien se fait entendre. Je regarde son message s'afficher sur l'écran.

-Je suis sérieuse, je veux tous les détails croustillants.

Je lui envoie une smiley qui tire la langue et ferme mon téléphone. Nous nous dirigeons vers l'arrière de l'école, près du bois. La journée est plutôt clémente pour un mois de février, mais comme je n'ai que mon blouson par-dessus mon uniforme, je frissonne légèrement. J'entends le bruit d'une canette qu'on ouvre et Gabriel s'avance vers moi et me tend le breuvage alcoolisé.

-Ca t'aidera à te réchauffer...

Il me fait un clin d'œil et un sourire se dessine sur ses lèvres faisant apparaître une fossette sur sa joue droite. Je bois une longue gorgé pour me donner une contenance. Le liquide est tellement sucré que je détecte à peine le goût de l'alcool. C'est plutôt bon et les couleurs criardes de la canette sont chouettes. Elle me fait penser au baume à lèvres de chez Maybelline, les Babylips. Nous arrivons dans une clairière et nous prenons place sur des roches plates. Alice sort d’autres canettes de bières de son sac à dos et les distribuent à chacun de nous. Ayant déjà terminé celle que Gabriel m’a offerte, j’en accepte une autre. J’apprécie la sensation de chaleur et de détente que je ressens au fur et à mesure que je bois la boisson. Roxanne est assise près de moi et a posée sa tête sur mon épaule. Gabriel, l’air ailleur, caresse lentement ma paume de son pouce. Je ferme les yeux pour laisser le soleil caresser mon visage. Plus je m’enivre, plus je me sens en paix. Quelques minutes s’écoulent pendant lesquelles nous restons ainsi à ne rien dire, à savourer nos bières et le moment d’être ensemble avant de devoir retourner en classe. Au loin, un oiseau cri.


***
 
Ils piétinent les feuilles mortes, laissant des empreintes de semelle sur la neige mouillée. Traces éphémères qui mourra avec le soleil de demain. Les branches des arbres nues dansent sous l'assaut du vent. Ils ajustent écharpes et capuchons. Leurs yeux expriment ce que les mots ne peuvent pas dire. Ils n'entendent pas. Son coeur fait : boum…..boum…………….boum. lent, tellement lent.

Elle a les yeux clos. Elle rêve au printemps.

Le ruisseau pleure.


***
 
Ma vision est brouillé, comme si quelqu'un avait mis un voile devant mes yeux. Mon corps est engourdi par l'alcool. J'ai le fou rire, mais j'ignore ce qui me fait tant rigoler. Mes amis se lèvent et ramasse les vestiges de cette petite beuverie. Je les imite, mais tout à coup le monde est devenu un carrousel de fête foraine. Je chancelle dangereusement, mais Gabriel, me retiens par le coude.

-Est-ce que tu vas bien, Amélia ?

L'inquiétude perce dans sa voix.

-Ça va… C'est simplement que les arbres semblent danser la saramba.

Gabriel raffermit sa prise pour m'aider à tenir debout. Je lui en suis reconnaissante. Je ferme les yeux quelques secondes pour tenter de calmer mon tourni.

-Allez, on s'active tout le monde, sinon on va être en retard pour nos cours.

Alice prend la tête de notre petit groupe et ouvre la marche sur le chemin du retour. Nous n'avons pas fait dix pas que tout ce que j'ai ingurgité fait pression sur ma vessie. Je ne pourrai jamais attendre jusqu'à notre arrivée à l'école.

-Partez sans moi, je dois…. Je dois aller faire pipi…

-Tu rigole ? S'écrie Alice. Ça ne peut pas attendre ?

-Amélia, fait un effort m’implore Roxanne. On est presque arrivé.

-Ne m'attendez pas, Je vous rejoins après.

-Je vais rester avec toi dit Gabriel de sa voix douce. Partez devant, vous autres.

Mon cœur s'emballe à nouveau. Il est si attentionné, ça me rend heureuse. Cependant je ne peux pas le laisser avoir une retenu par ma faute, ça serait injuste.

-Je te remercie Gabriel, mais ça me gêne trop si tu reste là.

-Tu es certaine ?

Il semble hésiter.

-Mais oui, ne t’inquiète pas. C’est l’affaire de quelques secondes. Si j’ai de la chance, j’arriverai à temps.

-Moi, je me casse. Je n’ai pas envie d’avoir une autre retenue ce mois-ci, mes parents vont me tuer. Gromelle Alice.

-Amé ?

Roxanne m’interroge du regard.

-Tout va bien, les amis. Dis-je en riant. Je suis à cinq minutes de l’école. Je ne vais pas me perdre.

-On se voit plus tard, alors.

Roxanne me fait signe de la main et trottine derrière Alice pour la rattraper. Gabriel s’approche de moi et lentement, se penche vers mon oreille et chuchote :

-Ne t’avise pas de te geler le derrière dans cette neige.

Il me fait un clin d’oeil et dépose un baiser sur ma joue. Je sens un ras de marré m’envelopper. Il prend ma main, la serre doucement et court rejoindre les autres.

Au creux de ma paume, je sens un bout de papier.


***
 
Tout le monde en parle. Les journalistes à la télévision, les médias sociaux, les journaux… Des reproches silencieux sont formulées. Les remords comblent les silences. Personne ne sait. Tous cherchent. Les arbres inclinent leurs branches nues. Ils voient, mais ils ne savent pas comment le dire. Ils n’ont que le vent pour parler et les gens n’écoutent pas. La chaleur, doucement, s’évapore. Trois jours. Une éternité dans les méandres de ce bois. Tout près, l’eau gronde. Mugit. Un rythme effréné en divergence de ce silence de plus en plus long. Les oiseaux se taisent.

La nature inspire.

***
 
Je regarde le bout de papier et lis ce qui est inscrit.

«Voudrais-tu m’accompagner au bal ?»

Une simple phrase, sans fioriture, écrit à la main, comme dans l’ancien temps. Je souris de plaisir. Mon coeur déborde de joie. Je me sens tellement chanceuse, tellement jolie, tellement forte, à cet instant précis. J’ai l’impression que je pourrais conquérir le monde, que je pourrais sauter dans le vide et voler de ces ailes qui me poussent dans le dos. Le cours de mathématique me semble tout à coup beaucoup plus supportable. Je me dirige vers le ruisseau qui bruisse légèrement. Le boisé est calme. Derrière les nuages, un rayon de soleil éblouissant se fraye un chemin et perce le ciel grisâtre. Pendant une fraction de seconde, le monde devient une gigantesque lumière incandescente.

***

Pendant une fraction de seconde, le temps se suspend. La boucle de la vie s’étire, devient éternelle.

Une fraction de seconde.

***
Amélia, elle expire une dernière fois.



***À la mémoire d’Athena Gervais.

FIN.

mardi 6 février 2018

La vie multicolore





Je creuse la neige à main nue, les doigts gelés, engourdis, le coeur vide. Un trou. Le soleil est bas, bientôt, il mourra dans une finale explosive de pêche et de roses. Je dois me dépêcher, terminer cette besogne avant que le crépuscule, de ses longs tentacules, engloutissent le champ. J’inspire profondément, et l’air glacé pénètre dans mes poumons broyant les vaisseaux sanguins, cristallisant mon coeur . Je me mets à tousser. Il fait si froid et je voudrais être si loin, mais je suis ici, avec toi.

J’ai dessiné des mots sur la neige, des adieux que j’aurais voulu te dire, mais je n’ai pas eu le temps. Ils t’ont arraché à moi sans que je puisse les retenir. J’ai tendu les bras en criant, mais je crois que ma voix était muette. Mon coeur ne l’était pas, mais ils n’ont pas compris. Ils t’ont déposée sur la table, si petite. Je me suis redressée et pourtant, ça me faisait mal, mais pas autant que toi. Ils se sont retournés, leurs visages fermés.

-Restez couché, mademoiselle, vous perdez du sang, on va s’occuper de vous.

Mais qui s’occupait de toi ? Tu sais, il y a un décalque d’une licorne sur le mur blanc. Il y a aussi des arbres, de magnifiques arbres aux branches gorgées de feuilles d’un vert aussi brillant que la mer. Il y a aussi ce plaid tout doux, chaleureux, invitant. Il n’attend plus que les nuits comme celle de ce soir pour t’envelopper et te protéger. Mon amour.

Je les ai vu te fermer les yeux. Je les ai vu t’arracher ce qui restait de ton âme. Tu n’as même pas pu être. Tu étais déjà partie. Ailleurs. Peut-être qu’il y a des tulipes et des pissenlit qui s’évaporent les soirs d’été. Ces journées qui ne finissent plus, qui s’étirent dans le temps, chaudes et éternelles.

Ils ne m’ont pas laissé le choix. Ils ont refusé que je te prenne. Ils ont prétendu que je n’allais pas bien, que j’étais instable. Trop jeune. Tu avais des ailes, elles étaient d’un lilas très soyeux. Je leur ai dit, pour ne pas qu’ils pleurent. Parce que moi, je voulais célébrer le soleil que tu avais placé sur mon coeur et qui l’espace d’une seconde, avait fait pleuvoir des confettis dorés sur ma vie. Ils n’ont pas voulu. Ils t’ont prise et j’ai eu beau hurler, me débattre, briser mes poings, ils t’ont amené là où la lumière ne va jamais. Dans les entrailles de l’hôpital.

J’ai terminé de creuser. Ce n’est rien ce froid comparé au vide qui me submerge depuis que tu es partie. Je t’ai volée. C’est ce qu’ils ont dit, mais tu es à moi. Comment aurais-je pu te voler ? Toi, ma chair de ma chair. J’ai fait du plaid ton linceul et je sais que tu n’auras plus froid. Il ne t’avait même pas recouverte, là-bas. Ici, tu es au chaud. Pour toujours.

J’ai déposé paillettes et souvenirs dans ton cercueil de neige et j’ai murmuré des paroles que le vent m’a dérobées pour les apporter aux oiseaux. Ils se sont envolé, emportant avec eux, mes adieux. Ainsi, ils ne pourraient pas mourir.

Tu es libre.

J’ai marché à sens contraire de ta vie, une ombrelle à la main. Multicolore. Comme toi. Ma fille. Mon amour.

FIN.

mardi 17 octobre 2017

Endlessly


Une aurore, parfumée des rêves de la nuit, colorait le ciel à l’est. Un rose, très doux, presque virginal, s’étendait à l’horizon et faisait miroiter la mer qui lentement se dessinait devant moi. J’avais les yeux rouges qui brûlaient légèrement d’avoir conduit presque toute la nuit. Une nécessité, quand le temps ne s’étire plus à l’infini.

Je jetai un rapide regard dans le rétroviseur, tu es endormie, paisible. Ta longue chevelure d’un châtain foncé, couleur que tu détestes, ondule sur tes épaules, tombe légèrement plus bas, là où doucement, on devine l’aube de ta féminité. Presque treize ans. Une femme à en devenir, peut-être. Je serre les dents pour éviter de pleurnicher. J’inspire profondément, serre le volant à m’en faire blanchir les jointures. Je m’humecte les lèvres nerveusement et coule discrètement un autre regard sur toi. Ta poitrine se soulève lentement. En vie, encore, toujours, ma précieuse.

La voiture avale les kilomètres, bientôt, nous aurons les pieds sur la plage et le soleil brillera dans le ciel bleu sans nuage. Tu sais, il y a ces fins que je te racontais quand tu étais enfant. Les contes de fées. Bien, je ne te l’ai jamais dit, mais tu es la princesse de mon histoire à moi, beaucoup plus belle et beaucoup plus forte. En fait, avant de te rencontrer, je ne savais pas que je pouvais aimer autant. Je n’étais pas du genre sentimental. Je ne le suis pas trop encore, sauf quand tu poses les yeux sur moi. Alors là, une agréable chaleur me réchauffe, teinte la vie d’arc-en-ciel, oui, tu me rends comme une guimauve et je ne sais même pas comment protester à ça. Juste un sourire de toi peut changer l’orage en matinée d’été; douce et calme.

Perdu dans mes pensées, je ne remarque pas que tu es réveillée. C’est ta voix enrouée de sommeil qui me fait légèrement sursauter.

-Papa, on est où ?

Tu regardes par la fenêtre, confuse. Tu gigotes sur le siège arrière et une lueur de panique s’allume dans ton regard turquoise piqueté de diamant. La même couleur que l’eau qui se déploie tout autour de nous.

-Papa qu’est-ce qui se passe, pourquoi est-ce que j’suis attachée ? Papa ?

Sa voix grimpe dans les aiguës. Mon silence l’affole davantage, mais j’ai peur de ne pas pouvoir me contenir si je parle. Nous sommes bientôt arrivé et à ce moment, tout chargera. Je la vois dans le rétroviseur se propulser vers l’avant, mais la ceinture de sécurité l’arrête net dans sa tentative. Elle se met à tousser sans pouvoir s’arrêter. Je serre les dents pour m’empêcher d’intervenir, mais je suis terrifié. L’énervement n’est pas bon pour elle, pas dans son état précaire. J’entends encore le médecin, énoncer d’une voix neutre, que ma princesse, ma battante, mon amour, était atteinte de leucémie et qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre. Qu’est-ce que c’est, plus beaucoup de temps ? Il ne m’avait pas répondu. Au début, comme tout couple solide qui s’aime profondément, on avait fait front, on s’était battu. Puis, Aline a commencé à avoir le regard vide, les larmes intarissables et la critique venimeuse. Elle affolait Claudia plus qu’elle ne l’aidait. Ça lui faisait croire qu’elle allait mourir alors que c’était faux. La princesse ne meurt jamais dans l’histoire. Un soir, j’ai demandé à Claudia de fermer les yeux et d’imaginer un endroit où la vie reste en suspens, où la magie existe et où les princesses vivent heureuses pour toujours et de me dire où était cet emplacement. Elle m’a parlé d’un océan où les vagues s’y brisent à l’infini. Endlessly, papa, qu’elle m’a dit. C’était le mot qu’elle avait appris, dernièrement, en lisant un livre en anglais, car elle voulait apprendre. J’ai parlé avec Aline, je lui ai expliqué qu’il fallait qu’on parte d’ici, qu’on aille vers la mer, là où la vie est à l’infini. Elle a rit et m’a giflé, ses bagues traçant des sillons de mépris sur ma joue et sur mon coeur.

-Parce que tu crois qu’elle va vivre ? À t’elle ricané. Que l’eau peut la sauver de ça, de cette maladie ?

Je l’ai regardé, interloqué, incapable de comprendre ce qu’elle disait, incapable de concevoir qu’elle avait abdiqué, puis, l’orage avait grondé.

-Pa...pa ?

Sa voix brisée me ramène brutalement à la réalité.

-Oui, ma puce ?

-Pourquoi je suis attachée ? Et elle est où, maman ? J’ai peur, papa.

Moi aussi, ma princesse, de toutes mes forces et pourtant, je suis un homme. Même pas un prince, pensais-je amèrement. Il fallait que je t’attache à ce moment-là parce que tu paniquais, mais jamais je ne te ferais du mal, tu le sais, n’est-ce pas ? Voudrais-je lui dire. Je suis heureux, qu’elle ne se souvienne pas pourquoi elle est attachée, pourquoi maman n’est pas là. Je ne saurais pas quoi lui dire.

Elle commence à s’énerver à nouveau, mais elle n’a plus autant de force. Son visage est cendreux, imprimé par cette chienne à la faux lugubre et du sang macule son haut de pyjama. Ses lèvres se décolorent de secondes en secondes, ses prunelles s’embrument d’un voile éthéré.

-Attend, ma puce, on est arrivé, tu vas comprendre.

Je déglutis péniblement, toute ma terreur et ma peine pris au milieu de la gorge. Je fonce vers le sable, percute une barrière en bois qui rebondit sur le pare-brise en lui imprégnant une profonde cisaille. Claudia émet un gargouillis infâme, murmure d’une voix éraillée :

-Je veux maman…

Maman est dans le coffre, ma puce, elle voulait te prendre, t’empêcher de venir avec moi, ici, là où les vagues s’échouent à l’infini sur le sable. Elle ne croyait plus en toi, ni en moi. Il fallait bien que je la fasse taire. Elle me rendait fou. Mais toi, ma puce, jamais, jamais, je ne te ferais du mal. Je t’aime de tout mon coeur. 


Tu es ma princesse.

Je freine une fois rendu sur le sable, à la lisière des vagues, et ouvre ma portière à la volée. Je cours jusqu’à toi, dérape, te prends dans mes bras, ton corps est encore chaud tout contre moi. Je tombe assis, les fesses dans le sable, les pieds dans l’eau, toi dans mes bras.

-Regarde, Claudia, nous y sommes. Regarde, comme c’est beau.

Je n’ai jamais vu un regard aussi fixe, aussi beau, aussi loin que le tien.

-Claudia...

Ma voix se fissure, se brise et des larmes coule sans retenues sur mes joues.

-Papa t’aime, Claudia...

Endlessly.

mercredi 30 août 2017

Les chemins infinis


-Écoute-moi, tout ira bien. Je te le promets.

Il pose son front sur le sien, lui serre les épaules doucement. Il essaye de lui insuffler un peu de son espoir par ce geste. Le matin se lève tranquillement à l’est, strie le ciel d’agrumes juteux, mais la noirceur reste au niveau du sol, tapie entre elle et moi. Sur le trottoir à quelques pas d’eux, les travailleurs matinaux se dirige vers la station de métro la plus près. Ils ont un café à la main et un aura ensommeillée. Il est si tôt pour eux, si tard pour nous.

-Julie…

Elle lève son regard piqueté d’incertitude et pourtant brûlant d’un amour qui me fait mal. Elle me fait confiance, mais elle a peur. Un spectre évanescent qui ondule entre nous, qui nous sépares.

-C’est la dernière fois, ensuite, on part loin d’ici, vers la mer, comme tu le désires tant. On aura plus de problème, on pourra vivre…

Sa voix s’éteint sur ce dernier mot. Ça fait longtemps qu’ils ne savent plus ce qu’il veut dire. Eux, ils n’ont pas un café dans une tasse de voyage, ni de passe mensuelle pour prendre le métro. Ils n’ont même pas du pain pour déjeuner. Ils ne connaissent pas les réveils qui oblige à se lever. Ils sont déjà debout, déjà dehors à regarder les étoiles mourir, à rêver, parfois, secrètement, que eux aussi disparaisse vers un autre monde. Loin de ceux qui les regarde avec dédain, qui renifle sur leur mains tendus. Allez travailler, bandes de morveux. On a essayé, madame, ce n’était pas pour nous. Ils ont trop souvent compté leur maigre avoir, il a trop souvent fait semblant qu’il s’était trompé en calculant pour qu’elle puisse avoir le latté qu’elle aime tant. Celui un peu épicé, qui la réchauffe, colore ses joues de roses, fait naître l’éternité dans ses yeux. Tant pis, il mangera demain. Ou après demain. Ça n’a pas d’importance si elle lui offre un sourire. Ils n’ont pas de maison, pas de confort, mais il l’a elle, et cela le comble. Il ne demande pas plus, mais il ne peut exiger cela d’elle. Elle rêve des vagues de la mer, parle tout le temps d’une maison où les fenêtres donne sur l’horizon bleuté, où la vie est douce.

Trois fois rien comme rêve, mais c’est le sien et il veut lui donner. De toute façon, ils ne peuvent plus rester ici. L’automne, déjà, refroidi les nuits, teintes l’herbe de rosées et leurs mains de givres. Bientôt, il fera trop froid pour qu’ils continue à jouer les campeurs de ville. Elle, plus frêle, grelotte sans cesse depuis des jours. N’arrive plus à se réchauffer. Ses lèvres sont azurés de cet assaut. Le vent devient de plus en plus impitoyable, le soleil de moins en moins présent. Les feuilles bariolées jonche le sol à nos pieds. Il lui a trouvé des gants sans les doigts et une écharpe violette qui fait ressortir le gris de ses yeux. Un univers à eux seul.

C’est pour eux, pour elle, qu’il se lève à présent, qu’il inspire un grand coup pour se donner du courage. Un courage qu’il ne possède pas, qu’il doit trouver, qu’il doit feindre. Pour son rêve.

-Attend !

Elle se lève, vacille un peu sur ses jambes. Il ne se souvient plus si elle a mangé hier. Elle est si maigre, elle est si belle. Ses yeux étincelle de détermination.

-Il faut le faire ensemble, murmure-t-elle.

Il secoue la tête.

-Non, pas question, tu m’attends ici assène-t-il. Je vais revenir dans cinq minutes. Tu comptes et tu cours si je tarde…

-Xav…

Sa voix est brisée, cassée. Elle sait. Ce n’est pas si simple, mais c’est ainsi. Il va les affranchir. Que peut-il arriver ? Il est si tôt, ils sont si riche, ils ne se lève pas à l’aurore. Ils ne connaissent même pas ce mot, n’ont jamais vu l’aube chasser la nuit. Il a observé plus d’une fois le fonctionnement du manoir. Il sait qu’il peut s’y faufiler, voler l’argent caché dans le coffre à numéro. Un numéro qu’il a mémorisé en voyant mainte fois la jeune demoiselle des lieux l’exécuter sans se soucier si on pouvait l’apercevoir. Sa chance. Son billet de train.

-Je dois y aller. Tout ira bien.

Il dépose un baiser sur son front, la prend dans ses bras, lui murmure des nuages en forme de rêve.

-Prend ma veste, Julie, pour avoir chaud et compte. Je reviens dans cinq minutes.

Il lui fait un geste d’aurevoir de la main. Elle le regarde, effrayée, mais lui offre un sourire tout de même. Une promesse. Elle murmure dans le silence du matin des mots qui vont se graver sur son coeur et lui donne des ailes. Il est déjà libre, déjà loin avec elle sur une plage où les vagues viennent mourir.

Il est heureux.
***

-Vous avez une très jolie veste, mademoiselle.

La jeune fille lève les yeux vers la voix. Quelques larmes glissent sur ses joues. Elle se détourne, incapable de répondre. Elle sert fort contre elle un journal qui a été mainte fois plié et déplié jusqu’à lui noircir les bouts des doigts. Sur la une, on voit en gros titre l’histoire d’un vol qui a mal tourné. Un voyou sans éducation qui s’en prend aux gens honnêtes. Une vermine. Un adolescent de dix-sept ans.

Un fait divers.

FIN.