vendredi 11 mars 2016

Manochi



Je me raidis à ses mots. Mérité ? Cette vieille folle, qui se prenait pour ma tante, ne savait plus ce qu’elle racontait. Il était évident, qu’elle perdait la tête, qu’elle devenait sénile ou même pire ; elle devenait gâteuse. Le dragon de fumé continuait à me fixer de ses iris flamboyants. Il avait un rictus sinistre et ne cessait de gronder. Je voulus reculer pour fuir, mais je m’aperçus que je ne pouvais pas bouger, de même que ma tante. Elle était figée dans sa pose presque adoratrice. C’était sûr qu’elle l’avait invoqué. 

Elle savait.  

« Idiot »

Un ricanement méprisant s’éleva dans la petite salle à manger. Le dragon avança sa tête écailleuse vers moi et son souffle incandescent rosi mes joues. Je fis un mouvement instinctif pour me protéger, mais bien sûr, mon corps refusa de répondre. 

« Tu dois me la donner, c’est ainsi, il n’y a pas d’échappatoire. On ne se joue pas de Manochi ! »


Sa voix rocailleuse résonnait dans tous mon être. Pourtant, je ne voyais pas sa gueule remuer. Je déglutis et le suppliai du regard. 

-Tatie a tout découvert, c’est ça, hein ? C’est ce qu’elle voulait dire quand je suis rentré, quand elle a murmuré que j’avais commis une bêtise. Comment a-t-elle su, comment ? 

Ma voix dérape vers des notes aiguës de colère. Je sens mon cœur pomper mon sang et mes veines se gonfler. Pour qui elle se prend, cette pseudo-tante ? Je n’ai pas de famille, qu’une bonne femme, sans âge qui se fait passer pour tel, mais c’est un mensonge. Puis elle croit qu'elle peut me donner des leçons de vie ? Elle ne doit pas savoir elle-même qui elle a invoqué. Elle voulait me faire peur, mais elle va tout gâcher. Elle l'a mise en danger et maintenant, que vais-je pouvoir faire pour la sauver ? 


« Si je lève l’enchantement qui te maintien sur place, iras-tu honorer ta parole, ou dois-je prendre les devants pour payer ma tribune ? »

Je vais la tuer. Ne sait-elle pas ce qu’elle a engendré ? Bien sûr que non, sinon, elle ne l’aurait pas invoqué, pour me foutre la frousse, comme si j’étais encore un gamin de dix ans. 

-J’ai déjà baisé cinq prostituées, tatie, dis-je soudain, j’ai vu un homme se faire trancher la gorge sous mes yeux, parce qu’il n’avait pas payé son dû au Patron, alors, non, je ne suis plus un enfant, je suis un homme à présent, tu m’entends ? Hurlais-je, en sentant le feu m’embraser. 

Le dragon ricana.

« Tu es divertissant, dommage que tu sois aussi con. J’aurais bien aimé te laisser une chance, simplement, parce que tu as tellement tort sur tout, croyant pourtant fermement le contraire, que te regarder évoluer m’aurait procuré un délicieux plaisir. Mais je n’ai plus le temps de m’amuser, je suis lasse et quand je m’ennuie, j’exige qu’on se mettre à genoux devant moi et qu’on psalmodie mon nom. » 

Sans que j’aie le temps de cligner des paupières, ma chaise valdingua dans la pièce et alla s’écraser contre le mur dans un fracas infernal. Mon corps mu par une force invisible tomba violemment sur le sol, à genou. Je serai la mâchoire devant cette offense. 

« Je la veux. C’était le marché. »

-Non. 

Il m’observa, laconique, puis, je le vis se gonfler et devenir immense. Il se retourna, ondula vers ma tante et ouvrit grand sa gueule et l’engloutit d’un claquement de mâchoire. J’entendis les os explosé et le sang de tatie alla repeindre le mur derrière elle. Manochi se retourna vers moi, sa langue de serpent frétillant de sa bouche. Il se pourlécha les babines, les yeux pétillants de gourmandises. Je respirais très vite, essayant de calmer les hauts de cœur qui m’assaillait. Ne pas lui montrer que j’avais peur, ne pas lui donner cette satisfaction. Quand il eut terminé de déguster le liquide rouge qui suintait sur sa gueule, il flotta vers moi, le regard hostile. 

« Ça suffit, maintenant, tu me la donne, tel que nous l’avions convenu. Tu as eu ce que tu voulais, tu as goûté au plaisir de la chair, n’est-ce pas là ce que tu croyais vouloir plus que tout ? »

Je détournai les yeux. Il savait. 

« Bien sûr que je sais, gamin. C’est ce que tu es, un enfant. Tu voulais te faire croire que tu étais un homme, tu voulais goûter la chair et l’argent, faire comme tout le monde, mais au détriment de quoi ? Tu croyais ne pas l’aimer, que tu pouvais jouer avec elle, t’en débarrasser, comme on jette un objet, une fois utilisé. Tu as crû que ça serait facile. Qu’était-ce un béguin, contre cent mille dollars et cinq putes expérimentées. Tu as peut-être dix-sept ans, mais tu n’es qu’un idiot de gamin qui a voulu jouer dans la cours des grands, alors, assume maintenant. »

-Non. 

Il avait raison. J’avais joué l’innocence de ses yeux céleste pour du pognon et du sexe. Je croyais qu’en bout de ligne, je pourrais tout avoir, l’argent, l’expérience et l’amour. Alors un soir, j’étais allé voir la chamane du coin et lui avait rapporté un charme d’écureuil en échange d’un vœu. Je m’étais dit qu’une fois que j’aurais tout, je m’enfuirais. C’était ce soir, que nous devions nous enfuir. Elle m’attendait, en bas et je n’allais pas laisser ce dragon de pacotille me la prendre. Je devais être plus malin que lui.

-D’accord, d’accord. Vous avez raison, je me rends bien compte que je suis jeune et il existe tant de fille dans ce monde, j’ai le temps d’en trouver une qui me convienne. Je vais aller la chercher.  


« Elle sera ma reine, elle connaîtra le bonheur et la volupté avec moi, ne lui refuse pas ça, par égoïsme »

Ce dragon délirait. Il avait passé la date de péremption. Il fallait que je la sauve.  


-Redonnez-moi ma liberté de mes mouvements et je vous l’amène dans l’heure.  Il me jaugea, mais je ne cillai pas.  

« Qu’il en soit ainsi, alors. »

Sa voix caverneuse se réverbéra sur tous les murs. La chair de poule gagna tout mon corps et un long frisson me secoua. Je me levai doucement, mais titubai quand tout le poids de mon corps se retrouva sur mes deux jambes. Je me rattrapai de justesse à la table, mais fis tomber le bol de nouille. Manochi renifla dédaigneusement et voltigea vers la porte. Il l’ouvrit d’un coup sec et celle-ci sortit de ses gonds. 

« Ramène là moi. Tout de suite. »

Je m’inclinai en murmurant un merci inaudible et me jetai dans la cage d’escalier et dévaler quatre à quatre les marches. Mon temps était compté. Il fallait que je la sauve, que je la mette en sécurité. C’était tout ce qui comptait. J’ouvris la grande porte métallique, couru jusqu’au bout de la rue et la vit, là, assise sur le banc de bois sous les fleurs de cerisier. Elle portait sa petite robe de soleil d’un rose aussi doux que ses traits qui s’illuminèrent à ma vue. Un sourire magnifique éclaira ses yeux azur et elle se leva d’un bond. Le vent joua dans sa chevelure d’un châtain caramel et je sentis une bouffée d’amour gondolé dans tout mon corps pour venir dilater mon cœur jusqu’à ce que j’en aie mal. Quel idiot j’avais été de croire que je pouvais la remplacer par ces femmes aux mœurs légères. Elle était si belle, si douce et elle me regardait comme si j’étais son lendemain. À cet instant, elle me fit penser à un magnifique lys blanc qui pousse sur les plaines les matins d’été. Je lui fis un signe de la main et m’avançai vers elle. 

« Un pacte est un pacte, petit. Je prends mon paiement, la vie de ta copine, à l’instant et tu apprendras que personne n’essaye de duper Manochi. Il faut être idiot pour croire que je n'avais pas compris que tu voulais t'enfuir avec elle. »

Dans la quiétude de ce matin de juin, un bruit de ferraille qui percutait un corps, pour ensuite aller s’encastrer dans un lampadaire déchira le silence. On entendit longuement les hurlements d’agonies et en écho, les pleurs d’un gamin de dix-sept ans. 

Fin.

lundi 29 février 2016

À une seconde de...


Le thème est le premier paragraphe ainsi qu'une chanson nulle. Moi, j'avais celle de Maître Grim. Bonne lecture.

***


Les portes claquent. La rame sursaute avant de prendre de la vitesse. Tu dévisages les passagers comme tu le fais d’habitude. Tu t’accroches au moindre détail. Tu leur imagines une vie. Tu plisses les yeux pour déchiffrer le titre d’un livre quand tu te sens écrasé(e) contre la barre. Une excuse volatile, une silhouette qui s’éloigne. Tu la suis du regard un bref instant alors qu’elle se noie dans le flot de voyageurs. Tu en reviens à la couverture quand une sonnerie retentit. Les premières notes t’arrachent un sourire, prunelles balayant ton espace proche. Qui a pu mettre ça comme sonnerie ? Tu croises un regard, échanges un sourire complice. Tu captes d’autres regards. Ils convergent singulièrement vers toi. Tu bouges un brin, la poche de ta veste venant frôler la barre. Le vibreur, discret jusque-là, se fait entendre, amplifié par le contact métallique. Tu te sens soudainement gêné(e), entrouvres les lèvres pour bafouiller une excuse, sans pouvoir fuir les regards. Ta main plonge dans ladite poche, en ressort un portable jetable que tu ne reconnais pas…

Il est d’un violet criard, strié de jaune poussin et d’orange citrouille. Un amalgame de couleurs frappantes qui agresse mes yeux habitués à la lumière ténue de la rame de métro. Je fonce les sourcils et essaye tant bien que mal d’éteindre ce bruit infernal qui sort de cet appareil tout aussi infernal. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Une plaisanterie ?

-Vous avez un message urgent !

C’est le téléphone qui vient de m’annoncer cela, d’une voix agressive et peu compréhensive. Les gens autour de moi ont l’air moqueur. Je rougis violemment. Pourtant, ma journée a plutôt bien commencé. Je me suis levé vers les huit heures, ma copine à mes côtés, le regard coquin et rempli de promesses. Ça a été pas mal le pied et m’a mis de bonnes humeur, alors pourquoi ce truc vient tout gâcher ? Comme s’il voulait répondre à ma pensée, il se remet à brailler de plus belle :

J'me tire, me demande pas pourquoi j'suis parti sans motif
Parfois je sens mon cœur qui s'endurcit
C'est triste à dire mais plus rien n'm'attriste


Cette fois-ci, on me lança des regards plutôt énervés. Oui, bon, ça va quoi, pas besoin de me dévisager non plus. 

-Station Champs-de-Mars claironne la voix de femme.

-Tant pis, je grogne et je sors de la rame de métro.

Les gens passent autour de moi, m’envoyant parfois des insultes pour que je bouge, mais je veux faire taire ce maudit téléphone. De plus, il ne cesse de clignoter pour m’annoncer que j’ai un message vocal, mais je ne sais pas comment le récupérer, puisqu’il n’est pas à moi, ce téléphone. 

-2809.

Je sursaute et manque en lâcher l’appareil. Je lève les yeux, mais il n’y a plus personne, qu’une jeune fille avec sa mère qui grimpe les escaliers vers l’extérieur. On n’entend plus aucun bruit, que ceux en sourdine des rames de métro qui continuent leur voyage. Ça devient sinistre et surtout, je ne comprends pas pourquoi je ne jette pas tout simplement ce téléphone qui n’est pas à moi… Parce que je suis curieux, je veux savoir ce que le message dit. Je vais m’asseoir sur un banc et j'appelle la boîte vocale.

-Veuillez entrer votre code d’accès et faire le dièse par la suite. 

Je tape, sans vraiment y croire, 2809 et la voix virtuelle m’annonce : 

-Premier nouveau message : 

Elle s’appelle Loryane, elle a dix-neuf ans, de longs cheveux d’un roux profond et des yeux d’un vert qui me donne des envies perverses. Elle porte une jolie robe bain de soleil d’un jaune doux, presque indécent qui moule joliment sa poitrine menue, mais ferme.

Ma main se crispe sur le téléphone, mon souffle devient suffoqué.

Elle est amoureuse. Elle croit que la vie est éternelle et que tu l’aimeras jusqu’à son dernier souffle. Elle s’est donnée à toi, ce matin, vers les huit heures quinze, à crier ton nom et ça t’a fait jouir. Vous habitez ensemble depuis un mois et demi au 1757 rue des Érables Elle étudie en théâtre, toi en communication. Vous avez un chat qui se prénomme Cerise et aujourd’hui, c’est ton anniversaire. Tu as vingt ans. Joyeux anniversaire !

-Pour effacer le message, faites le un, pour le sauvegarder, le 9. 

Ma bouche est sèche et c’est d’une main tremblante que j’appuie sur le #9. 

-Message suivant.

La même voix sinistre :

Tu ne l’aimes certainement pas, tu es si jeune pour te contenter d’une seule, mais souhaites-tu sa mort sur ta conscience ? Sache que je ne me contenterai pas de cela, je la baiserai avant, jusqu’à ce que ce soit mon nom, qu’elle hurle. Je lui ferai des choses qu’elle ne connaît pas, je lui enlèverai l’envie de rire, l’envie de vivre et je la pousserai jusqu’à ce qu’elle croit que la mort est la plus belle chose qui peut lui arriver. Elle la désirera tant, que je lui donnerai l’arme en cadeau, charitable âme que je suis, et je l’aiderai à la mettre dans sa bouche et je regarderai sa cervelle exploser.

Je manque échapper le téléphone tant mes mains sont moites. Est-ce une blague ? 
Je regarderai ses yeux gorgée de vie, peu à peu se ternir du néant de la mort. De la fin. 

-Pour effacer le message, faites le un, pour le sauvegarder, le 9. 

Mon cœur palpite nerveusement contre ma poitrine. D’une main tremblante, j’appuie sur le neuf, presque inconsciemment. 

-Troisième message : 

Tu as une heure pour m’apporter les dix mille dollars que ton père me doit. Sinon, c’est toi qui payes pour lui, mais surtout elle. Appelle un seul flic et je la fais souffrir avant de la tuer et de le jeter dans le fleuve. Dans une heure, devant le hangar seize.
-Fin des nouveaux messages. 

Le téléphone émet un bruit étrange et je vois une fumée opaque sortir de l’arrière. La batterie vient de griller, emportant avec elle, les dernières preuves qui pouvaient sauver Loryane. Sonné, j’essaye de me lever, mais je titube et dois me retenir à une colonne de béton. Le quai recommence à se remplir de gens. Je veux croire à une plaisanterie de très mauvais goût, mais une partie de moi sait que c’est vrai. J’ai entendu une discussion entre mon père et son avocat il y a trois jours de ça. J’étais venu chercher un livre à la maison et avais surpris leur entretien. Il était question d’argent et de trafic de drogue. Encore une fois, mon minable de père s’est mis dans une situation impossible et par sa faute, quelqu’un que j’aime beaucoup est en danger.  

Il faut que je sorte d’ici au plus vite, avant de suffoquer. Je cours dans l’escalier, bouscule une vielle dame qui se rattrape de justesse à la rampe, contourne deux gamins qui n’avancent pas, trop absorbés par leurs Iphone et finis par sortir à l’extérieur, sous un soleil magnifique. Les bruits de la ville me happent de plein fouet et je me sens piégé. Je regarde l’horloge en face de moi qui affiche onze heures. Une heure pour récupérer dix mille dollars, c’est impossible. À moins que…

***

-Il ne viendra pas, il n’aura pas mordu à l’hameçon, votre fils ne vous sauvera pas, Albert. 

L’homme âgé d’une quarantaine d’années regarde le noir en face de lui. Il est jeune, plutôt beau gosse, bien baraqué et aurait pu faire une carrière fulgurante, si ça n’avait été de cette chanson pourrie au titre aussi fade que ridicule : j’me tire. Aujourd’hui, il joue dans la cour des grands et vend de la drogue à ceux qui ont les rêves en berne. Albert l’a rencontré à une soirée de bienfaisance. Ils ont discuté jusqu’à tard dans la nuit et pour montrer sa bonne foi en leur nouvelle amitié, Maître Gims, comme il se fait appeler, lui a présenté Star. La suite, n’est qu’enchainement de mauvaises décisions qui 'ont mené à aujourd’hui, où Maître Gims, le fait chanter.

-Il viendra. Il l’aime. 

Albert se passe nerveusement la main dans les cheveux qu’il teint pour ne pas qu’on voit le gris naissant. Ainsi, il peut encore se taper les jeunes filles bien fermes du début de la vingtaine. Pourquoi se contenter de son épouse, vieillissante et plus aussi fraîche, quand il a tant d’autres possibilités. Il aime sortir, il aime boire et une fois de temps en temps, il aime sniffer une ligne de coke. Ça le rend invulnérable et éternel, ce rythme de vie, et lui fait oublier que depuis bientôt trois mois, son empire est en faillite. Mais il a trouvé une solution, il faut seulement qu’il puisse rembourser Maître Gims, avant. Avant que les photos ne sortent, avant que les journaux n’apprennent le scandale et la faillite et traînent son nom dans la boue, comme un vulgaire cochon. Il ne lui faut qu’un peu plus de temps… 

-Quinze minutes, Albert. Je suis désolé. 

Albert serre les poings et fracasse le mur devant lui. Une rigole de sang coule le long de son bras. Son PD de fils va-t-il une fois de plus, le décevoir ?

***

Il fait noir, plus noir que dans mes rêves, la nuit, quand je me réveille en hurlant. Ici, je ne sens pas la vie, je ne l’entends pas, je ne la vois pas. Mes mains sont attachées, mes chevilles aussi. Est-ce que nous sommes vendredi ? Quelle heure est-il ? Vont-ils revenir ? Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi ma tête me fait si mal ? J’ai du mal à respirer, du mal à aligner deux pensées cohérentes. J’ai peur. Tellement peur. Alexandre, où es-tu ? Amour…

-Il y a quelqu’un ?

Ma voix me semble désarticulée, rauque, cassée, comme si ce n’était pas la mienne. Il n’y a pas d’écho, pas un son pour me répondre. Le noir l’engloutit aussitôt que je l’utilise. Où suis-je ? 

-Répondez-moi, s’il vous plaît, aidez-moi !

Mais seul le silence, moqueur, me répond. Mon cœur se débat avec frénésie contre ma cage thoracique. J’ai la bouche sèche, j’ai soif et les liens me démangent la peau. J’ai chaud, aussi, il règne ici une moiteur accablante, ma robe me colle à la peau, je le sens et ça me rend mal à l’aise. Est-ce qu’ils m’ont oubliée ici ? Que va-t-il m’arriver ? Des larmes de terreur surgissent de mes yeux sans que je m’en rende compte et glissent le long de mes joues. La peur me vrille les tripes. La mort est partout. J’ouvre la bouche pour crier, quand la porte s’ouvre. Un homme rentre et j’aperçois un rayon de lumière. Mon cœur se gonfle d’espoir.

-Albert !

Derrière lui, un homme à la peau noire pénètre dans la pièce. Un sourire dément déforme ses traits. 

-Bonjour, Loryane, je m’appelle Maître Grims et n’aie pas peur, nous allons bien nous amuser.

-Albert, fais-je, un peu paniquée. 

Il détourne les yeux et ferme lentement la porte.

-Albert, je crie cette fois-ci. 

La lumière disparaît derrière sa lâcheté. Au même moment, je sens une main qui caresse doucement ma cuisse et remonte sournoisement vers….

-ALBERT !

***

-Ne bouge pas, jeune homme, sinon je tire. 

J’incline la tête, vaincu. Rien ne s’est déroulé comme prévu et tout ce sang qui coule à mes pieds, tous ces gens qui n’ont rien demandé, qui étaient là, au mauvais moment, tous ces morts… Un haut-le-cœur me secoue et je dégueule toute cette horreur qui s’imprègne sur ma rétine, sur mon âme. Mon plan était si simple pourtant. Récupérer une arme à feu, pour avoir l’air plus méchant, que pour intimider, pas pour tuer, me rendre dans une banque et voler l’argent. Un plan foireux, mais avais-je une autre solution ? Mais rien n’est arrivé comme prévu, puis, il y a eu ce jeune homme qui a cru que jouer les héros le rendrait célèbre. Il gît maintenant devant moi, une balle dans le front. Que pouvais-je faire ? 

-Loryane… Amour. 

Je me lève lentement. Je suis désolé.

-Monsieur, restez couché, sinon je tire. 

***
-Salope, tu vas le crier mon nom !

Je reçois la gifle si forte, que ma tête bascule violemment vers l’arrière. Je sens ma lèvre s’ouvrir et le sang jaillit dans ma bouche. Je ne sens plus la douleur, je suis anesthésiée, je suis ailleurs. J’ai l’impression d’errer entre deux mondes, de ne plus être tout à fait ici. Je me surprends à espérer que je vais mourir. Même ses doigts en moi, ne me dérangent plus. Ce n’est pas moi, qui suis là, je ne suis plus Loryane, je ne suis plus… Rien. Tout ce que je réussis à murmurer encore et encore, c’est son nom.

-Alexandre… Amour.

Il me frappe de nouveau.

-Je vais te faire oublier son nom, je vais te faire oublier son existence.
Il insère sa langue dans ma bouche et j’ai un sursaut de lucidité. De toutes mes forces, je mords. L’entendre hurler de douleur me procure une telle satisfaction, que j’éclate d’un rire lugubre. 

-Tu vas regretter, Loryane, je te le promets, chuchote-t-il. 

Je ne le vois pas, je ne peux même pas deviner les courbes de son corps, mais je sens sa respiration, tout près de moi et je lève les yeux, m’imaginant les vrillant aux siens.

-Alexandre… Amour.

***

Ils sont en route, Loryane. Je ne sais comment c’est possible, mais j’ai pu leur expliquer et ils ont regardé les caméras de sécurité, ont vu celui qui a déposé le téléphone dans ma poche, m’ont cru. Ils arrivent. Tiens bon… Amour. 
***

-Tu peux mettre un terme à tout ça. C’est facile, j’ai armé le chien, il ne te reste qu’à tirer. Oseras-tu ? Ou préfères-tu admettre que tu aimes quand je te touche là…


***

Ma dignité gît à mes pieds, mon cœur est lourd, tellement lourd. J’ai peine à respirer, peine à comprendre ce qui m’est arrivé. On m’a pris mon âme, ma vie. Je n’existe plus, je ne suis qu’une enveloppe. Je n’ai plus de voix pour murmurer ton nom que j’ai oublié de toute façon. Je ne suis que sa chose, sa possession. Je suis une poupée désarticulée. L’espoir est mort quand il a réussi à faire vibrer, en moi, un plaisir malsain. Mon corps à répondu à ses caresses, mon cœur s’est trompé quand il s’est emballé d’amour, croyant ce qui n’était pas. Oui, j’ai crié son nom et j’ai sentir son plaisir se répandre en moi jusqu’à tuer mon âme. 

L’arme est glaciale entre mes mains, mais pas autant que mon corps. 
Te souviendras-tu de moi ?

J’avais tant de rêves, tu sais ? J’aimais rire, j’aimais me réveiller à tes côtés, j’aimais sentir tes doigts sur ma peau nue. J’avais l’innocence et l’arrogance de ma jeunesse. J’avais les roses à mes pieds. 

Il a tout pris.

Te souviendras-tu de moi, quand je serai partie ?

Dis-moi, Alexandre ? Amour. 

M’aimeras-tu, toujours ? Même si là, je ne suis qu’une enveloppe vide qui a eu du plaisir avec un autre. Aussi horrible que cela puisse être, quand tu apprendras la vérité, car ils te la diront, sauras-tu me rendre éternelle ?
Je veux vivre, amour, mais il m’a tout pris. Il m’a dépossédée de moi, de mon essence, de mon amour. Si je ne veux pas devenir un monstre, je dois le faire.

***

-Police, éloignez-vous de la porte, nous allons la défoncer ! 

***

Je tire. 

FIN

samedi 6 février 2016

20 000 verres sous les cendres

-Combien de temps ?
-Moins de trois minutes.
-Il ne viendra pas. C’est trop tard.
-Il l’aime, il sera là, attendons encore.
-Les jeux sont faits, deux minute quarante.
-Il neigera à minuit.


***
Il foule à peine le trottoir, ses sens sont décuplés, son cœur palpite furieusement contre sa poitrine. Une lance de feu lui brûle la gorge. Il voudrait reprendre son souffle sans avoir la sensation d’avaler des lames de rasoir. Il l’entend, dans sa tête, le supplier de se dépêcher. C’est pour bientôt.

Il neigera à minuit.

Il doit l’arrêter.


***
Elle se regarde dans le miroir et peine à reconnaître les traits qui sont les siens. Ils l’ont salement amoché.

Pour s’amuser.

Pour le punir.

De ses longs doigts fins, elle sillonne le chemin des cicatrices sur sa joue vers sa lèvre inférieure enflée et tuméfiée et de sa tempe vers son arcade sourcilière gauche. Les plaies sont encore vives, dessins d’un enfant qui n’aurait pas su retenir sa colère. C’est un outrage à sa beauté, à sa jeunesse. La porte s’ouvre. Ils sont là. Silhouettes vêtues de costumes de carnaval aux visages peinturés de faux sourires rouge framboise.

Grotesque. 


-C’est l’heure.
***
L’horloge sonne son premier coup de minuit. Plus que onze. Sa cape virevolte derrière lui, tandis qu'il court, le cœur lourd, les yeux noyés de désespoir.

-J’arrive, amour.

Des passants se retournent, lui lancent des regards inquiets. Il leur fait peur. Mais ils ne savent pas ce qu’est la réelle terreur, ils ne comprennent même pas le sens de ce mot, ils sont si insignifiants dans leurs naïvetés, si… Ridicule. Il ne daigne même pas les regarder. Il tourne le coin de la rue, dérape sur une plaque de glace, se rattrape de justesse à un poteau de lampadaire qui verse sa lumière crue sur l’asphalte traitresse.

Plus que dix secondes.

***
-Tu sais que tu étais mignonne dans ton genre ?
-Elle le sera encore plus dans neuf secondes.
-Il n’est pas venu, finalement. Il l’a laissé, il l’a abandonné.
-Non, il est là, tout près, mais il sera trop tard d’une seconde.
-La vie n’est que des moments manqués. Il aurait dû faire le choix de nous la donner.
-Nous l’avons.
-Oui, mais plus pour longtemps.
-Et lui, il ne l’aura plus jamais.
-Il neigera.
-À minuit.

***
Ils l’ont vêtue d’une robe blanche, ont brossé sa longue chevelure couleur des blés au soleil d’été et ont noué des rubans blanc et gris autour de ses poignets. Elle est pieds nus sur le haut de l’immeuble à plus de cinquante étages. Aucune lune ne brille dans le ciel noir. Elle cherche des étoiles, pour se rassurer, pour se sentir moins seule et elle ne retrouve que le néant. Un puits de ténèbres, prêt à l’engloutir. Prêt à la prendre. Elle entend presque sont chant mortel. C’est une litanie des âges anciens, des jours sans lumières.

Tout ça pour trois millions de dollars.

Tout ça pour rien.

***
Il déglutit, sentant toutes ses forces l'abandonner. Son âme sait déjà ce que son cœur refuse d’admettre. Il a joué et il a perdu. Un coup de roulette de trop où il a placé l’amour en gage. Trois millions et leur liberté, trois millions ou la mort. Noir, rouge, noir, rouge… Noir. Échec et mat.
***
Le vent fait claquer sa robe sur ses jambes nues. Le monde est à ses pieds. Tel une princesse à la couronne dorée, mais au destin funeste. Ils ne la voient pas, n’ont aucune idée de ce qui se trame juste au-dessus d’eux. Ils sont aveugles et bornés, par choix. Qu’est-ce sa vie, à comparaison de la leur ? Elle ne sera qu’un fait divers parmi tant d’autres, demain, sur les pages grises des journaux. Que de l’encre et des souillures sur les doigts.

Un désagrément qu’on aura vite fait de jeter.

Il va neiger à minuit.


***
-Ça va être magnifique.
-Sublime.
-Vas-y, elle est prête, lui aussi, il vient d’arriver.
-Faisons honneur à leurs rangs.
-À toi la charge d’écrire l’histoire de demain.
-Un plaisir si simple.
-Pour un mauvais numéro.

***
L’explosion rampa le long de l’immense tour, se faufila jusqu’au sol et éclata si fort que tous ceux qui étaient à moins de dix mètres, furent tuer sur-le-champ. L’immense souffle chaud le propulsa cent mètres plus loin, arrachant sa valise de ses mains, écrasant sous son poids sa jambe droite et brûlant la moitié de son visage. Il voulut ouvrir la bouche pour hurler, puis, il la vit. Ange auréolé de blanc qui se brisa en 20 000 morceaux de verre et de confettis sous une avalanche de cendres. Ils l’avaient fait sauter de l’édifice avec des paillettes blanches scintillantes et l’explosion était d’une telle violence qu’il entendit des centaines de murmures qui disaient :

-Il neige, regardez, il neige.

FIN.

dimanche 10 janvier 2016

Au pays imaginaire


-Je te dis qu’il existe, je l’ai vu et c’était… Si beau.

Je laisse tomber ces derniers mots dans un murmure. J’ai le coeur serré et des larmes d’impuissance brillent dans mes yeux. Je n’arrive pas à lui faire comprendre, je le vois bien à la manière qu’il a de se dérober à mon regard, à ma main tendue. Il est déjà ailleurs et moi, que puis-je donc lui dire, pour le convaincre ?

-C’est comme si le ciel est à tes pieds et la lumière se réfléchie dans tous les sens. C’est magique…

Il ricane et je ne lui en veut pas.

-Magique ? Réplique-t-il d’un ton dédaigneux. Aurais-tu sniffé de la coke avant de venir ici, dis-moi ?

-Ne fait pas ça, ne soit pas condescendant avec moi.

Je vois qu’il serre les dents pour ne pas me lancer à la figure une réplique cinglante. Je me sens impuissant à lui expliquer la vérité, celle qu’il refuse d’écouter, malgré qu’elle vienne de moi. Pourtant, il doit me faire confiance, sinon, comment pourrais-je le sauver ?

-Laisse-moi te montrer, s’il te plaît, Ayden.

Il recule vers la fenêtre, obstiné et fier. D’un geste las, il l’ouvre et un vent automnal pénètre dans la chambre, jouant dans sa chevelure bois d’érable. Un frisson me parcourt le corps. Il devient inaccessible, me repoussant loin de lui et de ses tourments. Il me rejette. Encore.

-Ayden, je l’ai vu, toute cette lumière, ce ciel d’aube, nimbé d’or, à mes pieds. Tous les matins, il installe un morceau au sol, pour les gens comme toi, pour vous aider. Laisse-moi t’y mener, pour que tu voies par toi-même.

Il se raidit, je le vois à ses épaules qui se redressent subitement, et, agrippe le rebord en métal de la fenêtre.

-J’en ai marre de tes délires, Ludo. Marres de t’entendre me bassiner les oreilles avec ton monde imaginaire. Reviens à la réalité, d’accord ? Tu ne m’aides pas en dissertant sur un vieux fou qui pose des miroirs comme carrelage.

Sa répartie se fiche droit dans mon coeur, comme une flèche pointue et mortelle. Je titube vers le lit, sonné par tant de méchanceté. Nous nous connaissons depuis si longtemps, est-ce là toute sa confiance ? À cet instant, je sens le doux poison de la haine se faufiler dans mes veines et parcourir le chemin vers mon coeur.

-Tu ne sais pas ce que tu dis, Ayden. Je vais t’y amener, que tu le veuilles ou non et tu pourras constater par toi-même de la véracité de ce lieu. Tu y seras en sécurité, tu…

-En sécurité ? Me coupe-t-il d’une voix glaciale. Parce que tu crois que franchir un “monde” pourra changer la donne ? Tu crois que le temps s’arrêtera ? Que le verdict, s’inversera ? Tu es plus fou que moi, Ludo, si tu crois ça.

Je tombe à genou devant le lit, le corps secoué de spasme. Il est toujours dos à moi, mais il crispe les poings. J’ai mal de lui, de nous, mais je ne peux pas renoncer, parce qu’il est mon éternité. Je me relève, reléguant au plus profond de moi ces paroles. Il ne sait pas ce qu’il dit, il n’en comprend pas la portée. Il sera reconnaissant quand il découvrira que j’avais raison. Il me pardonnera.

-Ayden, dis-je en lui prenant la main, regarde-moi et dis-moi que tu vois le mensonge dans mes yeux.

Sa main est froide. Déjà, pensais-je, paniqué.

-Ayden !

Je le tire pour qu’il me suive, mais il est fort, plus que moi, et d’un mouvement brusque, il se retourne et me gifle. La morsure de la bague à son annuaire s’imprime sur ma joue. Il relâche ma main et je tombe à la renverse sur le lit. Je me relève aussitôt, décidé à ne pas le laisser nous perdre.

-Dis-moi, qu’a-tu à perdre à me suivre ? Il ne te reste pas grand temps, alors fait m’en cadeau.

Cette fois, mes paroles ont fait mouche. Il se retourne et je vois des larmes de désespoir, glisser de ses magnifiques yeux violet.

-Il est où, ce monde magique ? Tu crois vraiment qu’il…

Il chancèle dangereusement.

-Ayden !

Je me précipite vers lui pour le retenir. Son visage devient blême, presque cendreux. Sous son poids, nous nous effondrons tous les deux à genoux. Une quinte de toux le secoue pendant d’interminables secondes. Des secondes où la vie semble s’effriter loin de lui. Je déglutis péniblement et essaye de le relever malgré lui. Pas maintenant, pensais-je, pas maintenant.

-Arrête, Ludo, s’il te plaît, c’est trop tard.

-Non.

Je le hais d’abandonner si vite et cette colère, décuple mes forces. Je réussis à nous relever. Il me regarde, sans réellement me voir. Il y a des nuages dans ses prunelles bleues. Mon coeur bat la chamade. La peur s’insinue par tous les ports de mon corps.

-Tu vas me traîner jusque-là ? C’est ça ton plan ?

J’ignore sa remarque sarcastique et avance lentement, péniblement, vers la porte.

-Ce n’est pas loin. Il m’attend, je lui ai parlé déjà de toi. Il a dit que tu pouvais venir. Il accepte qu’une dizaine de personnes par décennie, mais tu vois, je lui ai tellement venté ta beauté, ton courage, ta force et ton grand coeur, qu’il fait une exception pour toi. En général, il ne prend que des enfants. Alors, oui, je te traînerai jusque-là.

-Tu es fou, Ludo… Mais…

De nouveau, la toux l’empêche de terminer. De grosses gouttes de sueur perlent par tous les pores de sa peau qui elle aussi, se teinte d’un gris cireux.

-Ne dis plus un mot, garde tes forces pour avancer avec moi. On va le faire ensemble.

Je fais un autre pas, péniblement, sentant tout le poids de son corps sur le mien. Il est brûlant. Je ravale la terreur qui veut me pétrifier sur place. Je dois le sauver. Sinon…

-Ludo…

Sa voix n’est plus qu’un murmure rauque. Je tourne la tête pour l’apercevoir. Mon coeur devient aussi dur que la pierre. Ses yeux sont presque vitreux et ses lèvres sont craquelées et blanchâtres. Il pue la mort.

-Ayden, hurlais-je, Ayden, n’abandonne pas.

Il relève péniblement la tête. Toute la force qu’il avait plutôt, celle qu’il avait accumulé, pour essayer de me repousser, pour que je ne vois pas ça, s’était dissipé à présent. Il inspire péniblement, j’entends le sifflement de l’air dans ses poumons. Mon Dieu, s’est en train d’arriver. Une larme s’égare sur ma joue.

-Ayden…

-Il existe réellement ce monde ?

Il me regarde et je me mets à pleurer.

-Tu veux que je te raconte, dis-je dans un sanglot, quand le soleil se lève et qu’il se reflète sur les centaines de miroirs ?

Il se laisse glisser doucement le long du lit d’hôpital et je m’assois à ses côtés. Il dépose doucement sa tête sur mon épaule. L’odeur de ses cheveux m’enivre et me rappellent tant de souvenirs. Des souvenirs d’avant, avant sa maladie

-Ayden, je t’ai…

-Chut.

Je sens sa main poisseuse se poser délicatement sur mes lèvres.

-Alors, comment est-il, ce soleil ?

FIN.


vendredi 1 janvier 2016

Nuit de l'écriture


Les douze contes de minuit.

J’ai pris une dernière gorgée de ma coupe de champagne rosée. Sophistiquée jusqu’au bout. Parce qu’il le faut bien. Le temps a passé, trop vite, mais ce n’est pas irréversible. Ça pourrait l’être, si je n’enfilais pas immédiatement mon trench aussi noir que le sang dans mes veines et que je ne sortais pas à ces douze coups de minuit.

Dong.

Cendrillon à la robe gothique et au sourire moqueur. Un conte redessiné parce que sinon, ça ne serait pas amusant. Je n’aime pas les princesses, blondes, trop naïves, sans personnalités. Je me préfère moi, déesse aux mille vies. Il neige à l’extérieur. Une douce poudre féerique qui parsème mon chemin, tel l’or des cheveux de Boucle d’or.

Dong.

Mes talons pourpres claquent sur l’asphalte humide. Le vent s’est levé, caresse mon corps, me fait frissonner de plaisir. La bourrasque transporte dans son sillage le murmure de ma victime. Elle est tout près. Tellement que je l’entends respirer. Mes sens s’aiguisent et la lueur argentée de mes prunelles turquoise s’embrase.

Dong.
Je me dirige vers le parc, ondulant tel un félin plutôt que marchant paresseusement. Je suis excitée, presque impatiente. Elle est tout à côté, je perçois les battements de son cœur, je vois la lumière de son aura. Tellement belle. Si désirable. Vulnérable.

Dong.

Elle est dans mes bras, poupée de satin aux yeux célestes. Elle est parfaite dans son innocence. Parfaite, dans son immobilité. Je hume délicatement son parfum. Du Lilas. Une fleur au printemps. Aérienne. Je m’enivre.

Dong.

Je pose imperceptiblement mes lèvres sur les siennes. Elles sont acidulées. Un frisson parcourt mon corps. Lentement, j’aspire et c’est l’explosion. Son essence se transfère en moi, me pénètre et dans ma tête, il y a ces images, ces couleurs. Je vois un pré un soir de mai et des pissenlits, blancs. Il y a de l’herbe, des oiseaux, la mer, des papillons, des libellules et tellement de nuances de roses. Mes yeux frétillent, mon cœur menace d’éclater sous l’assaut des images. Je suis bien, je suis immortelle.

Dong.

Je la dépose amoureusement sur son linceul blanc et vaporeux. Sa longue tignasse noire méchée de blond forme une auréole autour de son visage en forme de cœur. Je la contemple affectueusement et heureuse. Bénie. Elle m’a fait don, si candidement, de ses rêves, de sa vie. Elle était un privilège, un cadeau, pour cette aube du 24 décembre.

Dong.


Je retourne, lentement, par le chemin emprunté, lui disant un dernier au revoir de la main. La neige la recouvre, lui offre un cercueil éthéré. Mélange d’Aurore et de Blanche-Neige figées dans leurs derniers sommeils.

Dong.


Un conte aux saveurs d’éternité.

Dong, dong, dong, dong.


Fin.