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lundi 1 avril 2019

Nuit de l'écriture #24

Thème de la nuit :

Ce que je vous propose, c’est dans un premier temps de prendre 5 à 10 minutes pour écrire ce qui vous passe par la tête (Morceau de phrases, mots etc.) en lisant la citation suivante :

« Près de notre portail se dressait l'un de ces arbres immenses connus sous le nom d'arbres joueurs, car leur écorce se détache d'eux comme les vêtements d'un joueur. »

Lian Hearn

A partir de là, vous pouvez « oublier » la citation et vous baser uniquement sur ce qu’elle vous a amené à écrire pour poursuivre ce que ça a fait naître comme impressions/émotions/histoires... Vous pouvez en plus y ajouter des éléments à puiser dans la liste de mots établie par tous les participants, que ce soit un mot de chaque liste, plusieurs mots, voire seulement un ou deux dans l’ensemble. (Le rôle principal de la liste est de vous faire rebondir, d’amener des idées... Pas que tout soit utilisé
La liste

Un prénom

  • Gabrielle
  • Virginie
  • Félicie
  • Rose
  • Orson 
Un animal

  • Licorne
  • Panthère
  • Baleine Bleue
  • Lion
  • Ornithorynque 
Un mot inusité ou peu commun

  • Mansarde
  • Thébaïde 
  • Impéritie 
  • Bilboquet
  • Rodomontade
Un proverbe

  • La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt
  • Rira bien qui rira le dernier
  • Qui vole un œuf vole un bœuf
  • Pierre qui roule n’amasse pas mousse
  • Mieux vaut tard que jamais 
Une suite de mots

  • Libellule loquace
  • Rendez-vous incertain
  • La chaleur du rire
  • Trois fois rien
  • Une douce aspérité 
Un titre de livre

  • Meurtres pour rédemption
  • Le rouge et le noir
  • La Nuit des Temps
  • Le songe des neuf nuages
  • Le problème à trois corps
Une période

  • Les années 50
  • Contemporaine
  • La dimanche soir
  • Paléolithique 
  • Soirée automnale
Un aliment

  • Frites
  • Glace à la framboise
  • Une religieuse au café
  • Beurre
  • Riz blanc

Après cinq minutes : 

Journée d’automne, vent, nostalgie, amoureux, rire, enfants qui jouent, légèreté
La chaleur du rire
Gabrielle
Rose
Le songe des neuf nuages
Rendez-vous incertain

Le texte : 

-Mademoiselle, je vous en prie, venez, elle vous demande. 

Je serre mes mains sur la clôture blanche et me raidis imperceptiblement. Au loin, je l’entends hurler mon nom. Je lève la tête, laisse la douce brise de cette fin de septembre jouer avec ma longue chevelure noire. La chaleur persiste encore, mais déjà, derrière les relents de l’été, pointe la lance glaciale de l’automne naissant. Je frissonne légèrement. 

-Mademoiselle….

Si je ne l’accompagne pas, il sera puni autant que moi. Je regarde une dernière fois la vallée qui a vu naître les hiers heureux. J’aperçois au loin, le fantôme de la fillette de jadis. L’écho de son rire se répercute, encore et encore, d’une fleur à une autre. D’arbres en arbres. La chaleur du rire. Un souvenir d’une autre vie. 

-Made…

-J’arrive, Orson, j’arrive. 

Je me retourne, sourire aux lèvres. 

-Allons-y. 

Ma voix est affirmée, sûre. Il se met au garde-à-vous et j’incline la tête pour lui signifier qu’on peut avancer. Il part devant, de sa démarche militaire un peu coincée. Je lui emboîte le pas, laissant derrière moi le parfum doux-amer d’une époque pas si lointaine. Devant la porte, Orson m’attend. 

-Si mademoiselle veut bien se permettre.

Je pénètre dans l’immense manoir froid et immédiatement, sa présence emplit toute la pièce, la nourrit et la tapisse. 

-Gabrielle !

-Mère, bonjour. 

-Où étais-tu, nom de Dieu ? Je te cherche depuis des heures. Ne sais-tu donc pas que tu dois te préparer, le temps file !

Oui, le temps file. Malheureusement, j’aimerais savoir comme le défiler, pour l’arrêter, pour le suspendre, et même, si je savais, le détourner et lui donner un autre sens. Loin de cette direction qu’on a déjà tracée pour moi. Un chemin de pierres, sans lumière et sans rire. 

-Je…

Je ne vois pas le coup. Je le sens. Un soufflet qui brûle et qui pique ma joue. Une écorchure sur l’écorce éternelle du bois. Je lève les yeux et croise les siens. Rien. Il n’y a jamais rien…

-Arrête avec tes sottises. Tu n’as aucune excuse. Tu te mets toute seule dans cette situation et je suis obligée de te punir. Ne comprends-tu pas ? Je t’attendais. Le styliste attendait aussi. Tu te crois tout permis ? Dis-moi, Gabrielle, c’est ça ? 

-Non, mère.

-Regarde-toi à présent. Tu es affreuse. Que vais-je dire à ton fiancé ? Comment on va bien pouvoir expliquer que tu t’es blessée à la joue, le jour de tes fiançailles… Petite ingrate. Monte vite, je t’envoie le maquilleur, tu en auras bien le besoin. Tu auras de la chance si ton promis ne vomit pas dans l’allée à ta vue…

Elle tape dans ses mains et je m’incline respectueusement devant elle. Dans les contes de fées, ce n’est jamais la mère biologique qui est horrible, toujours la belle-mère. Puis, la princesse a toujours une chance immense, le prince est beau, riche et amoureux. Dans la vraie vie, il n’y a rien de tout ça. Pas de belle-mère, pas de prince transit d’amour. Seulement une mère opportuniste qui souhaite conclure une transaction d’affaire. Parce que l’argent donne du pouvoir et que ça, on en a jamais assez. J’ai déjà essayé de parler, mais les murs sont sourds et aveugles. Le pouvoir déforme les mots, les mélanges et embrouilles la vérité. Altération de la pensée, éblouissements de la beauté, distorsion du temps. J’ai une chambre immense, de beaux vêtements, tout ce que je désire. Je suis choyée quand vous regardez le papier glacée. 

-Enfin, mademoiselle, mais où étiez-vous passé ? Il nous reste si peu de temps et vous êtes… Ma foi, aucunement présentable. Enlevez cette robe immédiatement.

Puis se tournant vers la salle de bain : 

-George, George ! Elle est ici, dépêchez-vous.

Il me sourit. Un sourire crispé, presque anxieux. La patronne n’acceptera aucun échec et il le sait. Je bataille un peu à défaire la fermeture éclaire ce qui rend Marco encore plus nerveux. Il se retourne vers l’immense salle de bain et hurle : 

-GEORGE !

Il fait volte face. 

-Et vous, arrêtez de vous tortiller dans tous les sens. C’est disgracieux. 

Il s’avance vers moi et tire d’un coup sec sur la fermeture qui casse sous la violence du coup et ma robe, n’ayant plus de soutien, glisse à mes pieds. Le regard de Marco glisse sur mes formes et j’entends presque son coeur palpiter. Les hommes sont faibles. Au même moment, George nous rejoint et la comédie prend place. Les deux hommes me manipulent, me brossent les cheveux, me maquillent, m’enfilent ma robe de mariée. Une main baladeuse s’égare parfois sur mon sein, sur ma hanche, sur mes fesses. 

«Ne soyez pas si prude, on vous fait belle, vous devriez nous remercier». 

-Merci, George, merci Marco, c’est magnifique, je suis si.... Heureuse. 

Ma voix à légèrement accusée une hésitation. Je m’observe dans le miroir, mais ce sont eux que je regarde discrètement. L’ont-ils senti, cette incertitude ? Cette petite pause ténue où l'entièreté de ce qui se cache derrière le papier glacée, à hurlée. Ont-ils entendu ? Je souris et la pièce s’illumine, crache des paillettes scintillantes, auréole ma silhouette, dissimule le faux. Ou le vrai. Mais eux ne doivent pas savoir. Il n’est pas encore temps. 

-George, va chercher madame et dite-lui que sa fille est prête. Qu’elle vienne applaudir mon oeuvre. 

George, en bon chien de poche, détale pour accéder à la demande de Marco. Je me dirige vers la fenêtre, indifférente à la présence du styliste. Il est fier de sa création. De son panneau publicitaire. Tant de billets verts brillent sur les coutures de cette robe. Le monde va la prendre en photo, la regarder à s’user les yeux, baver dessus, se l’arracher. On parlera de lui. Le grand Marco. La robe passera aux nouvelles de dix-sept heures. Marco aura tout pleins d’autres contrats. Sa vie sera propulsée au sommet. Celui des grands. 

-Il ne reviendra pas avant cinq bonnes minutes.

Je regarde l’arbre dans la cour. Immuable. Solide. Éternel. J’inspire profondément. Je le sens, il est juste derrière moi. Son souffle rauque emplit toute la pièce. Il remonte lentement ma traîne. Ce n’est pas une grosse robe bouffante. Je ne suis pas une princesse. Tout est dans la subtilité, dans les détails et les courbes de la robe. Il glisse sa main le long de ma jambe, remonte jusqu’à l’élastique de mon string. Je me suis raidi cette fois-ci, le souffle bloqué.

-Tu aimes ça ? 

J’ai été si longtemps une chose. J’ai laissé ma mère dicter mes pensées et mes gestes. Je me suis conformée parce que je pensais que tel était le prix de la liberté. Je pensais, petite fille tellement naïve, que si je disais oui quand elle disait oui, je pourrais partir un jour. Il fallait seulement que j’attende mes dix-huit ans. Être enfin adulte, avoir tous les droits. J’ai laissé les gens disposer de moi, parce que je n’avais plus d’alliés. Parce qu'ici, dans ce manoir qui vend du rêve à ceux qui passe devant, ils ne savent pas que derrière la porte, tout est noir et laid. Avili. Ils ne savent pas, que l’argent et une position dans la société, donne des droits que d’autres n’auront jamais. 

« Pourquoi te plains-tu, tu as tout ce que tu veux dans la vie !» 

Muselée à jamais par l’artifice.

-Tu frissonnes, je te fais de l’effet, hein, ma jolie ! 

Sa main poursuit son audace. Il me caresse avec vigueur et se frotte derrière moi. Je l’entends ronronner. Son souffle de plus en plus court. Il faut faire vite, George arrive bientôt. Pas le temps de s’embêter avec des préliminaires. Pas le temps de faire attention. Je pourrais hurler. Je pourrais griffer, mais il m’empoignerait et me ferait mal. Encore quelques secondes et ça sera fini. Je pense même que s’il continue… Oui, traite de corps, je pense même que je pourrais… Un râle rauque s’échappe de ses lèvres et sa main devient molle, inutile, sans vie. Finalement, non, pas eu le temps de ressentir, quoique ce soit. Ce n’était pas le but, évidemment. Il se retire et file à la salle de bain. Au même moment, la porte s’ouvre en grand. J’ai juste le temps de rajuster ma traîne. 

-Splendide ! S’écrie ma mère ravie. 

Elle s’avance vers moi pour me contempler. Je n’ai même pas un cheveu qui dépasse. 

-Mais où es Marco ? 

-Ici, Madame. 

Ma mère s’avance vers lui et lui donne un baiser sur chaque joue. Elle ne remarque pas la lueur dans ses yeux. La fébrilité de ses mouvements. 

-Vous avez fait des miracles. 

Derrière la fenêtre, le soleil commence à se coucher, nimbant la vallée d’or. Les battements de mon coeur s’accélèrent. Le miroir se fissure. L’heure est enfin arrivée. 

-Maman, dis-je d’une voix mesurée, pourrais-je avoir la permission d’aller me recueillir ? C’est la dernière fois, avant que je quitte la maison. 

-Mais enfin, ma fille, tu vas te salir. Il en est hors de questions. 

Je sens mes mains trembler. Je les cache derrière mon dos. J’ai besoin qu’elle me laisse sortir. 

-Je vous en supplie, mère. Je ferai très attention. Si vous m’accordez cette permission, je vous promets que je sourirai. Personne ne pourra jamais deviner…

Je laisse ma phrase en suspend. Elle sait. Elle comprend. Elle y tient tellement à ses photos de bonheur. Une négociation lente s’entame. Muette. Elle ne veut pas m’accorder ce plaisir, mais elle désire tellement vende son rêve. 

-Bon, c’est d’accord, crache-t-elle du bout des lèvres. Tu as cinq minutes, pas une seule de plus. Nous t’attendons à la chapelle. 

Cinq minutes, ça sera suffisant. 

-Merci mère, merci beaucoup. 

Je m’éloigne aussi vite que ma tenue me le permet. Je descends les marches et ouvre en grand la porte. Une brise fraîche m’accueille. Je m’avance vers l’arbre majestueux et embrasse l’écorce. Dessus, une petite inscription pratiquement invisible. Rose. Ici gît ma soeur. La seule alliée que j’avais. Elle était mon roc, mon paravent, ma force de me battre. Elle a tout emporté avec elle. Quelle plus cruelle déception pour une mère que de voir sa seule fille chérie mourir et devoir se contenter de la réplique. La pénombre enroule ses longs bras autour de la vallée et jette son ombre sur l’arbre. Je sors les accessoires du sac que j’ai emporté. Il ne reste que deux minutes. 

-Gabrielle ?

La voix est douce, gentille. Inquiète. Je ne me retourne pas. Je n’ai plus de temps. Je n’en aurai plus jamais après ça. C’est maintenant où jamais. 

-Que faites-vous ?

Il s’approche de moi, pose sa main sur mon épaule. Une décharge électrique. Je le repousse violemment. J’ignorais que j’avais autant de forces. 

-Va-t-en, Orson. 

-Non !

Je l’ignore. Je bascule la corde sur la branche. La noue solidement. Si peu de temps. Mes mains tremblent légèrement. Vite. Vite. Elle n’est pas très haute. Suffisamment, par contre. 

-Mademoiselle, je ne peux pas vous regarder faire ça. Je vais alerter les autres. 

Cette fois-ci, je me réveille pour de bons. Je l’agrippe par la gorge et je plonge mes yeux dans les siens. 

-Je suis déjà morte, Orson. 

Il sonde mon regard perlé. D’un mouvement brusque, je frotte le maquillage sur ma joue, révélant un hématome qui grossit de plus en plus. Je déboutonne ma robe et lui montre seulement le haut de mon corps. Bleu, jaune, violet. Je me reboutonne sans un mot, la gorge serrée. Je reprends ma corde, lui fait un noeud coulant. 

-Et tantôt, dis-je dans un filament de voix, Marco s’est amusé un peu, si tu vois ce que je veux dire…

-Fuyez, alors. Je vous aiderai. 

J’ai envie de rire. Nous ne sommes plus dans les années dix-huit cent. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, avec toute la technologie. Il est si facile de retrouver quelqu’un. Je ne serai jamais libre. Je serai toujours la chose. Ils m’ont façonné de cette manière. Je les ai laissé faire. Je ne veux pas être à la merci d’un homme qui fera de moi ce que bon lui semble. Je ne vois plus d’avenir. Elle a tout planifié, en me mariant avant mes dix-huit ans. Je suis coincée dans cette souricière. Il n’y a aucune autre solution. C’est la seule qui pourra contrecarrer ses plans et y penser, me remplie d’une immense joie. 

-Si tu veux m’aider, ne me laisse pas retourner là-bas. 

Les cloches sonnent au loin. Il est l’heure. Je m’avance vers l’immense tronc d’arbre, mais une main se pose sur mon épaule. 

-Je crois que je vous aime…

Il inspire profondément. Je ne suis pas une princesse, mais dans mon monde, comme dans les contes de fées, on n'épouse pas les roturiers ou les domestiques. 

-Venez par ici. 

Je me retourne et je vois ses yeux briller de larmes. Il entrelace ses doigts, paume vers le haut. Je le regarde émue. 

-Merci, Orson. 

Je place mes pieds sur ses mains aux doigts noués et il me soulève. Je passe la corde autour de mon cou. Le crépuscule nimbe la vallée des couleurs chaudes. Un immense feu qui engloutit toute la lumière sur son passage pour la restituer dans un acte ultime. Pas la fin, non, pas la fin, mais le début.

-À bientôt, Rose, je murmure. 

J’entends Orson sangloter. Délicatement, il empoigne mes chevilles. Ses mains sont douces. Il me soutient. Je me sens forte, belle, libre. 

-Au revoir, Gabrielle. 

Mon corps, délesté de son poids de soutien, tire violemment vers le bas, mais la corde le retient. J’ai mis en échec la gravité et déchiré le papier glacé. Le monde est beau et infini d’ici. 

Je suis heureuse.

FIN.

lundi 28 janvier 2019

Nuit de l'écriture

Thème : La photo + trois mots : Crépuscule, Étoilé, Marbre

Nuit de l'écriture #23 :

-Attendez, reprenez depuis ce moment précis où vous avez remarqué qu’elle n’était plus dans la cours. Il était quelle heure, déjà ?
-Neuf heures. Vous savez, le moment où le soleil disparaît doucement à l’horizon. Il y a cet instant, presque figé, où les couleurs éclatantes du soleil se mélangent à celles plus noirs du soir pour en faire un...
-Le crépuscule.
-Oui, c’est ça…

Ma voix traîna. C’était presque un chuchotement, un son très bas, comme pour ne pas réveiller un bébé qui dort. Je voyais bien que l’homme en face de moi se retenait de ne pas soupirer.

-Qu’elle âge elle a ?

Je levai les yeux pour réfléchir. Elle était née un matin où le soleil caressait les blés dans le champs. Une lumière dorée et chaude, mais qui dans son sillage invisible, transporte une fraîcheur sucrée. Septembre.

-Elle avait… Non ! Dis-je en élevant la voix. Non, elle a sept ans.


Pas l’imparfait. Le présent. Elle a. Elle est. Pas elle était. Impossible.

-D’accord, c’est noté. Vous savez, ne le prenez pas mal, mais avez vous vérifié chez le voisin ?

Je serre les poings. Il me prend pour une idiote. Il ne me prend pas au sérieux. Comme si je n’ai pas regardé partout avant de l’appeler. Elle n’est pas ici, elle n’est pas là non plus et elle n’est pas dehors. Elle est disparut. La dernière fois que je l’ai vu, elle était sur cette balançoire. Elle adore y aller, le soir, quand le ciel étoilée s’ouvre devant elle. Elle s’assied et regarde sans jamais rien dire. C’est un moment précieux qui nous appartient. Le silence nous enveloppe et l’éternité se reflète dans ses yeux. J’ai l’impression d’exister dans ses moments-là et d’être grande, si grande. Je déglutis péniblement. Mon bébé…

-Elle n’est pas chez les voisins. J’ai cogné chez chacun d’entre eux. On a regardé ensemble. Elle n’est pas là. S’il vous plaît, aidez-moi à la trouver.
-Vous savez, souvent ils rentrent d’eux-mêmes…

Je tape du pieds sur le marbre de la cuisine, comme une gamine et ça le fait taire. Il ne me croit pas. Pourquoi il me prend de haut ? Pourquoi ses yeux minuscules de mulot, me scrute comme si j’étais attardée. Comme si je leur faisais perdre leur temps. Leur précieux temps.

-D’accord, d’accord, ne vous énervez pas. Je suis désolé de ne pas donner l’impression que c’est important, cependant…

Il enlève son chapeau et se gratte la tête. Je sais ce qu’il va dire. C’est comme dans les émissions à la télévision, il faut attendre 24 heures avant de déployer la cavalerie pour une disparition. Mais d’ici là, il sera trop tard. Elle sera peut-être déjà loin, égarée, perdue, affolée et seule, croyant que je l’ai abandonnée. Est-ce qu’elle tremble de peur en ce moment ? Est-ce qu’elle pleure ?

-Cependant, vous comprenez…
-Vous n’allez pas la chercher, n’est-ce pas ?

Il rougit. Il a le culot de se sentir mal à l’aise, mais ça ne change rien, non ? À quoi serve-t-il s’ils ne font pas ce pourquoi ils sont payés ?

-Écoutez…
-Non !

Cette fois, j’ai crié. Tant pis. Je me lève et je cours dehors, vers la balançoire qui se berce seule, sans nous, sans elle. Le soleil est presque mort à l’horizon. Il agonise lentement, saignant tout sa lumière rouge qui dessine des traits irréguliers. Des taches flamboyantes, lentement évanescentes. Une flamme de chandelle dans une nuit d’orage. Perdue.
-Ok, écoute-moi, Nessie. Je m’excuse.

Je le sens derrière moi. Grand et fort. Dépassé. Il pose sa main sur mon épaule. Il ne sait pas comment réagir.

-Je suis désolé si j’ai laissé entendre que ce n’était pas important.
-Elle est tout pour moi. Je réplique doucement.
-Je sais.

Bien sûr qu’il sait. Mais il voulait fanfaronner un peu devant son collègue qui n’a pas ouvert la bouche depuis le début. Il a voulu se prendre pour un grand, alors que moi, ce que je voulais quand je l’ai appelé, c’était mon frère, mon grand frère.

-Il faut que tu comprennes une chose, Nessie. Tu ne peux pas appeler le numéro de la police pour une disparition de chats…

-Ah ! Non ? Mais à quoi vous servez alors ? Vous êtes sensé nous protéger, nous aider et j’ai besoin d’aide…

Je serre les dents très fort, car je sens les larmes monter à mes yeux et déborder sur mes joues. C’est sûr que là, il va me prendre pour la gamine qui fait un caprice. Mais pendant ce temps, Nelly est seule, perdue…

-Nessie…

Il se retourne vers son collègue muet et soupire. Un peu irrité, un peu triste lui aussi. Il l’aime bien Nelly, même s’il ne le dit jamais. C’est difficile pour lui, il ne sait pas comment dire ces choses. Je vois qu’il lui parle doucement et Muet hoche de la tête. Il semble compréhensif. Je le vois se diriger vers les champs, en face, sa lampe torche à la main.

-Bruno va allez jeter un oeil.
-Merci !

Je l’entoure de mes bras pour lui faire un câlin. Je le vois sourire. Un sourire fatigué, qui a du mal à se rendre à ses yeux, mais il me sert tout de même très fort. Il a beaucoup de responsabilité, peu de temps pour être le jeune adulte qu’il est. Pas de fête, pas d’amoureuse. Tout ça parce que maman ne rentre pas souvent. Elle est ailleurs, en train de rêver à des demains plus doux, dans les bras argentés des cristaux de verre.

Il m’aide à grimper sur la balançoire et s’assied à côté de moi. On ne dit rien. Il me tient la main. Je souris à mon tour. Maintenant, je sais que tout ira bien. Je dépose ma tête sur son épaule.

-Merci d’être venu.
Il presse ma main plus fort.
-Regarde, il l’a retrouvé.

Et cette fois-ci, son sourire illumine ses beaux yeux bleus.

FIN.

mercredi 27 juin 2018

La mort en sandale



-Ha, bravo ! Tu es fière de toi à présent ?

Je baisse les yeux, contrite.

-Ce n'est pas tout à fait ce que je pensais qu'il allait se passer, tu sais.

-Penser, penser, personne ne t'a demander de penser, il fallait juste exécuter.

Elle me fixe, furieuse. Bon, c'est vrai, j'ai peut-être manqué un peu de pragmatisme sur ce coup. En même temps, on ne m'avait pas dit qu'un corps pouvait peser si lourd. Avoir su, je n'aurais pas mis mes tongs. 

-Alors, tu vas te bouger, oui ou non ?

-Je fais ce que je peux, je te signale. Ces chaussures me font un mal de chien.

Je jette un regard à mes pieds et laisse échapper un cri strident qui se réverbère sur les murs. À mes côtés, Chastity sursaute violemment et laisse tomber le corps qui fait un “ploc” sourd en s’échouant au sol.

-Bon dieu, Lana, qu’est-ce qui te prend de hurler comme ça ?

-Du sang, dis-je, dans un filet de voix, les yeux exorbités et le teint pâle, j’en suis certaine.

Chastity soupire bruyamment. Je la vois se masser l’arrête du nez. Elle inspire lentement et ouvre les yeux.

-Où ça ?

Son ton calme ne me trompe pas. Je la sens exaspérée. Je ne comprends pas pourquoi.

-Là, dis-je en pointant mon pied droit. La courroie de la sandale m’a pété le pied, je vais les tacher et elles m’ont coûtées trois cent balles….

Une larme perle au coin de mes yeux.

-Ça ? S’écrit Chastity. Tu as payé ça, trois cent dollars, mais tu es folle, ma parole. Ce n’est que du plastique blanc avec une fleur de tournesol sur le dessus.

-C’est une rose, en fait, pour la sortie du film…

-Je m’en fiche, me coupe-t-elle brusquement. Tu as quand même claqué trois cent balle pour du plastoc…

-Bien… Pour être tout à fait franche avec toi, je ne les ai pas encore payées. Je comptais sur ce boulot pour me rapporter de l’argent vite fait bien fait.

Je lui souris de toutes mes dents pour essayer de cacher le fait qu’on était un peu dans la bouse de chats si on n'arrivait pas à déplacer le corps de cette foutue salle de bain.

-Et tu t’es dit que c’était une bonne idée de les essayer aujourd’hui ? Spécialement aujourd’hui, pour exécuter ce boulot qui justement, est censé les payer ? Tu as eu toute seule cette magnifique, cette brillante idée, ou tu as été aidé par quelqu’un ?

-Bah, oui ! Si je ne les aime pas, je veux pouvoir les rapporter au magasin. Tu crois que je vais garder des tongs que parce qu’elles sont désignés par Louboutin ?

Chastity lève les yeux au ciel et soupire à nouveau.

-Bon.

Je souris, une fois de plus, de toutes mes dents. Je me sens comme l’âne dans Shrek. L’air frais, de la ventilation me fait mal aux gencives. Je salive abondamment, mais garde la pose fièrement. Ça va marcher.

-Est-ce que tu peux marcher ?

-Non !

-LANA !

Je souris derechef. C’est mal barré, je le sens.

-Enlève tes putains de chaussure et tu vas y aller pieds nus. On a plus le temps de tergiverser, on est déjà plus qu’en retard sur le planning. Le corps doit être dans le jardin à dix-neuf heures et il est plus de dix-huit heures trente. Je te rappelle que c’était TON idée.

-Je pensais que ça allait être marrant… Toi, moi, un petit boulot rapido, presto, qui rapporte un beau montant…

-Tu aurais dû mieux te renseigner sur les conditions de travail… Et demander, surtout, si c'était un homme ou une femme, le cadavre.

-Je ne suis pas certaine que ça aurait fait une grosse différence, dis-je pensive.

-En tongs, clairement ça n’en fait aucune, s’énerve-t-elle.

Je pince les lèvres vexée.

-Bon, je me fiche de comment tu t’y prends, mais on y va. Allez, attrape les pieds, c’est plus simple et facile à transporter.

Je ploie bien les genoux pour attraper les pieds sans me casser le dos.

-J’y crois pas, tu as mis ma petite culotte en dentelle rose ? Ma PRÉFÉRÉE ? Celle avec écrit Bitches sur le derrière ?

-J’ai un rendez-vous, ce soir, après ce boulot, dis-je lentement, et tous mes sous-vêtements sont au sale, que voulais-tu que je fasse ?

Chastity inspire profondément et je vois qu’elle fait un effort pour ne pas exploser. Je ne comprends pas pourquoi elle en fait des tonnes.

-On va en reparler, dit-elle doucement, ce qui me fait dresser les cheveux sur la tête.

Elle se met à avancer à reculons pour sortir de la salle de bain qui est littéralement imprégné de sang sur les murs et le plafond. Pas le mien, malgré la plaie à mon pied. En sortant, elle manœuvre un tournant serré et n’ayant pas la même dextérité qu’elle, la tête se fracasse contre le mur et lui imprègne une légère poc.

-Oups !

Chastity me fusille du regard, mais ne dit rien. Elle poursuit sa route à reculons et je vois des perles de sueur sur son front dû à l'effort qu'elle déploie. Je suis admirative, elle se donne beaucoup. Nous sommes enfin dans l'escalier qui mène au jardin. Nous arrivons au bout de nos peines. Tout se passe bien finalement. Il ne nous reste plus qu'à déposer le corps sur la pelouse au milieu des fleurs et d'un bac à sable. Sincèrement, j'espère que ça ne sera pas là la fillette de huit ans qui sortira la première. Des chances qu'elle soit traumatisé à vie. Chastity lâche notre encombrant paquet et se masse le dos.

-On se casse. Allez Lana, je veux mon fric. Toute suite. 

Nous nous retournons d'un même mouvement et tombons nez à nez avec la femme du défunt. Pendant quelques secondes, nous nous regardons sans rien dire. Puis, je lâche un rire nerveux. C'est à ce moment que la dame se met à beugler plus fort qu’un âne qui ne veut pas avancer.

Et c’est le chaos.

***


-Écoutez, mesdemoiselles, je veux bien faire un effort pour vous aider, mais il va falloir me donner un peu plus de détails et surtout, un bon numéro de téléphone.

À ces mots, Chastity se retourne vers moi, ses yeux gris brillants de colère retenue.

-C’est pas possible, ça, Lana. Combien de numéro de téléphone ce mec t’a laissé ?

-À vu de nez, je dirais une trentaine.

Elle lève les yeux au ciel.

-Et tu ne t’es pas dit que c’était louche ?

Je l’ignore délibérément et me retourne vers le policier.

-Vous pouvez essayer celui-ci ?

Il marmonne dans sa barbe et compose le numéro. Aucun abonné. Je tente un sourire penaud, mais Chastity, visiblement à bout, se lève d’un bond et me saute à la gorge. Dans son énervement, elle nous fait tomber toutes les deux.

-J’en ai marre de toi et de tes sales plans foireux. Comment comptes-tu nous sortir de là, hein ?

J’ouvre la bouche pour protester, mais elle me devance en hurlant :

-Ne dis rien, à cause de toi, on est dans la merde jusqu’au cou…

-Mesdemoiselles, s’interpose le policier. Ça suffit.

Il agrippe une Chastity complètement hystérique et l’éloigne de moi. Je me relève tranquillement et aperçois mon reflet dans la glace. Mes cheveux sont en épis sur ma tête et j’ai des égratignures sur les joues. C’est fini, je ne pourrai jamais aller à mon rencard avec cette tête-là...

-Assoyez-vous toutes les deux et je ne veux plus vous entendre crier sinon, je vous passes les menottes.

Chastity croise les bras sur sa poitrine et détourne la tête.

-Bon. C’est mieux. Maintenant, reprenez tout à zéro. Il y avait ce mec qui vous a proposé de mettre un cadavre dans le jardin…

-Il fallait aussi mettre du sang dans la salle de bain, beaucoup de sang. Vous voyez, il y a deux jours, j’ai vu cette petite annonce dans le journal. Ça disait qu’ils avaient besoin de bras forts pour transporter un corps contre une belle somme. Trois mille dollars, pour être exacte.

Le policier me regarde de haut en bas, puis, fronce les sourcils.

-Et vous avez appelé en vous disant que vous étiez la candidate idéale ?

-Bien sûr.

Chastity renifle avec mépris, mais je décide de ne pas y faire attention.

-J’aime bien jouer des tours…

-Des tours ? Répète platement le policier tout en écrivant sur son calepin.

N’y tenant plus, Chastity explose.

-Oui, des tours, M. le policier. Cette idiote, a crû que ça serait amusant de mettre un cadavre dans le jardin pour faire, faire une crise cardiaque à l’ex du client. Je ne vous raconte pas la mise en scène qu’il fallait exécuter et le panneau qu’on a dû écrire :

-Joyeuse St-Valentin, ma biche.

-Donc, résume le policier, c’était une blague. Une très mauvaise blague. Ce n’est pas un vrai cadavre…

-Oh, mais qu’est-ce que vous croyez, à la fin ? Est-ce qu’on a l’air des tueuses ? Regardez-là, dit ma soeur avec arrogance, vous croyez qu’elle est assez futée pour ça ? Non, bien sûr que non, elle est tout juste bonne à se présenter pour un contrat salissant en tong…

-Oh mon dieu ! Je m’écris tout à coup.

-Qu’est-ce qui se passe, encore ?

-J’ai laissé mes sandales sur les pieds du cadavre…

FIN.

vendredi 4 mai 2018

Il était un flamant

-Non, non, non, mais qu’est-ce que tu as fait ?

Je me mordis la lèvre inférieure et baissé la tête contrite. Du bout de ma chaussure, je fis valser quelques chaussettes.

-Janelle !

Son ton aurait pu couper une feuille de papier. Je soupirai et relevai le menton pour rencontrer le regard assassin de ma soeur. Je forçai un sourire.

-Il est plutôt mignon tu ne trouves pas ?

À ce moment, je pense que si ses yeux avaient eu le pouvoir de tuer, je serais étendu sur le sol, sans vie. Je soupirai à nouveau, plus fort cette fois-ci. Ça commençait à m’agacer toute cette histoire.

-Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est un flamant rose, et puis ?

-C’était mon petit copain, avant ! Hurla-t-elle.

Bon, d’accord, elle a raison. Par contre, je maintiens qu’il est beaucoup plus beau ainsi. Quelle idée avait-elle eu, aussi, de s’enticher d’un Japonais ? Des yeux bridés : beurk ! Une peau jaune : beurk, beurk ! Un petit… Enfin, vous comprenez le principe. Un silence inconfortable plane dans la chambre. Nous regardons toutes les deux l’oiseau qui se nettoie les plumes. Il est plutôt gracieux et grand. Surprenant, on n'aurait pas cru, quand on connaît le spécimen original.

-Est-ce que tu vas arranger ça ?

Non.

-Bien sûr, je réponds platement, seulement, je ne sais pas comment…

C’est vrai. J’ignore même, encore, comment j’ai réussi cet exploit. Changer un humain en oiseau. Ce n’était pas tout à fait ce que j’essayais de faire.

-Mon dieu, s’énerve Sarah, j’ai la soeur la plus incompétente du monde… Mais qu’est-ce que tu essayais de faire, au juste, pour en arriver à cet abruti d’oiseau rose ?

Le dit oiseau, se met alors à piauler et se diriger vers la porte en agitant ses ailes. Au passage, il fait tomber mon cocktail aux ananas. Sale bête !

-Je pensais plutôt à Brad Pitt, pour être honnête, mais j’ai été déconcentrée quand j’ai lancé le sort…

Albert le flamant, oui, son petit ami se prénomme Albert, s’acharne sur la porte avec son bec. Clairement, il a envie de découvrir le monde. Ce n’est pas que je suis contre la liberté des animaux, seulement, je n’ai pas envie de mêler ma voisine de chambre, Patsy, à cette histoire. C’est une chipie, mais surtout, une grande gueule et j’aimerais plutôt que l’épisode du flamant rose reste un secret. Pas que je ne suis pas fière, seulement, je n’ai pas envie d’expliquer le comment du pourquoi il est arrivé là. Il faudrait que je dise à Patsy-je-ne-peux-pas-m’empêcher-de-potiner, que je suis une sorcière. Elle est tellement sensible, tellement exubérante, tellement idiote (oups !), qu’elle serait capable de me demander de voler sur un balai. Franchement, on est en 2018, qui vole encore sur un balai ? C’est tellement 2017. Ça ne serait pas la faute de cette cruche, pardon, Patsy, mais autant éviter ameuter tout l’université pour un si petit problème. Tellement petit qu’il est presque insignifiant. Comme Albert. Justement, le flamant a réussi à percer la porte. Je peste et le rejoins en deux enjambées. Je lui attrape le cou pour essayer de le tirer vers moi, mais il se met à brailler comme un perdu.

-Oh. Mon. Dieu ! S’exclame paniquée ma soeur. Tu vas le tuer ! Laisse-le tranquille !

Il se met alors à secouer la tête dans tous les sens et à la cogner contre la porte. Il fait tellement de foin, que exaspérée, je sors ma baguette magique. Pauvre animal, il faut abréger ses souffrances !

-Janelle, non !

Ma soeur se précipite vers moi en gesticulant.

-Laisse-moi faire avant que tout l’université se ramène dans notre chambre. Tu veux qu’ils sachent que nous pratiquons la magie ?

Au même moment, quelqu’un frappe à la porte. Loin de calmer le malheureux animal, celui-ci se met à couiner de plus belle. Jamais entendu un oiseau faire autant de bruit. On se croirait dans une ménagerie.

-Janelle ? Qu’est-ce que se passe dans ta chambre ? Cri Patsy de l’autre côté de la porte. Est-ce que tout va bien ?

C’est vrai que là, tout suite, on a l’air d’égorger dix chatons en même temps. Je pointe ma baguette sur le flamant braillard et commence mon incantation. Retenir des formules, ce n’est pas mon point fort. J’ai toujours du mal à mettre les mots dans l’ordre. Sarah, désespérée, se met entre l’animal et moi.

-Arrête ça tout suite, tu ne toucheras pas à un de ses cheveux.

-Plumes, tu veux dire ?

-Janelle !

-Sarah !

-Janelle ?

Ça, c’est Patsy. Sa voix recèle une curiosité qui m’indique qu’il ne me reste que quelques secondes avant qu’elle ne réussisse à ouvrir la porte et découvre le pot aux roses. Le pot façon flamant rose. Encombrant comme pot. Trop bruyant aussi. Le niveau de décibel qu’il réussit à produire est stupéfiant et me rend complètement folle. Je n'aurais pas cru ça d’Albert. Je dois mettre un point final à cette mascarade. Si j’ai réussi à l'ensorceler, je peux le défaire, c’est sûr. Facile. Je n’ai qu’à prononcer la formule dans l’autre sens. Je souris. Sarah fait non de la tête. Elle s’accroche à Albert-le-flamant et moi, d’un mouvement parfait du poignet, je jette le sort qui percute l’oiseau de plein fouet. Pendant une fraction de seconde, le temps se suspend. Je vois dans les yeux de ma soeur qu’elle pense que j’ai réussi. Je le crois aussi. Une seconde. Puis, une explosion retentit. Un paquet de plumes roses pleut dans la chambre et mon mur s’asperge de rose y imprégnant un graffiti de flamant. Plutôt réussi, je dois dire. Sarah, tellement stupéfaite, n’arrive pas à articuler un mot. Elle cligne des yeux, la bouche ouverte. Ses magnifiques cheveux roux sont dressés sur sa tête par le souffle de l’explosion. Quelques plumes s’y sont logées. Au même moment, Patsy ouvre la porte.

-Mais qu’est-ce qui se passe ici à la fin ?

Je recraches quelques plumes roses.

-C’est quoi ce cendrier dans ta main ? Tu fumes maintenant ?

Ha ! Tien, c’est bizarre ça. Je n’ai plus ma baguette. Sûrement un contre-coup du sort.

-On refait la déco, je dis.

Elle approuve de la tête.

-Plutôt réussi, mais ton flamant, il a une tête de japonais, non ?

FIN.

samedi 14 avril 2018

Sans titre - Nuit d'écriture

 Le thème est la photo suivante :
Je regarde la carte postale, le coeur serré. Elle représente la vue du ciel à notre premier voyage en avion. J’étais tellement impressionnée et émerveillée. Tous ces nuages qui flottaient autour de nous, sa main dans la mienne, son sourire détendu, presque coquin.

«-Suis-moi !

Son regard en dit long sur ses intentions et je me sens rougir. Mon coeur palpite d’un rythme effréné dans ma poitrine. Impossible de faire ça dans un espace aussi clos. Il y a beaucoup trop de gens. Puis, c’est tellement cliché de s’envoyer en l’air… Dans les airs. Je le frappe sur l’épaule et ricane pour cacher mon malaise. Il me prend le menton et plonge ses yeux gris, brillant et aimant dans les miens.

-Allez, Mélie, personne ne le saura, chuchote-t-il doucement.

Il caresse doucement ma main de son pouce. J’ai des papillons dans le ventre. Jamais je n’ai ressenti un truc pareil. En même temps, ma vie n’a pas encore été très longue. Seize printemps. Ce voyage, est un voyage scolaire, mais pour une raison inconnue, nous avons été surclassés, lui et moi, et nous nous retrouvons donc seul, en avant de l’avion, tandis que les autres sont tout à l’arrière.

-Vas-y, je te rejoins.

Il sourit et tout à coup, je n’ai plus peur. L’excitation prend le dessus et je me lève. Lentement, je passe devant lui et je le regarde intensément. Longtemps après, je sens toujours son regard brûlant dans mon dos. »


Ça avait été un premier baptême de l’air réussi, tout comme nos fiançailles, deux ans plus tard. Nous avons terminé l’école et nous nous sommes inscrits à la même université. Les gens parlaient, prédisaient que notre relation ne tiendrait pas la route. Un amour de jeunesse, seulement. Comme si le fait de n’avoir que dix-huit ans nous empêchait de construire une vie commune. Nos expériences et nos premières fois, nous les vivions ensemble et ce n’était pas toujours parfait. Ce n’était pas un conte de fées.

«-Mélie, c’est toi ?

Je peste en entendant sa voix sèche. Il n’est pas couché, comme je l’avais cru. Je me souviens alors qu’il a un énorme examen demain à l’université. Je soupire, agacée.

-Oui, je me change et je viens te rejoindre.

Je bataille à essayer d’enlever mes bottes et je l’entends se lever pour venir me rejoindre. Je grogne de plus belle.

-Tu sais qu’elle heure, il est ? M’attaque-t-il.

-Deux heures du matin. Je réponds sur le même ton.

Je sautille pour essayer d’enlever cette fichue botte, mais mon équilibre est précaire et je me retrouve dans ses bras. Sans pouvoir me retenir, je m’esclaffe.

-Tu n’es pas sérieuse Mélie. Si tu continue comme ça, tu vas ruiner ta session.

Je réussis enfin à enlever ma chaussure et je lève la tête pour le regarder. Ses yeux gris sont plus foncés qu’à l’habitude. L’orage gronde.

-Laisse-moi respirer un peu. Tu n’es pas mon père, que je sache. Je fais ce que je veux.

Je croise mes bras sous mes seins et je sens qu’il fulmine.

-Tu en aurais bien besoin d’un pour qu’il te donne une fessé. Tu ne fais que boire et rentrer tard ces derniers temps. Tu es en train de mettre ton avenir en jeu et la mienne par la même occasion.

-Si ça te déplaît tant, tu n’as qu’à prendre tes choses et disparaître de ma chambre.

J’en ai plus qu’assez de discuter avec lui. J’ai juste envie qu’il disparaisse de ma vue pour que je puisse aller me coucher et espérer que la pièce cesse de tourner comme un manège de foire.

-C’est ça que tu veux ? Cri-t'il.

-Oui ! Je réplique sur le même ton. Tu me fais chier à être constamment sur mon dos. J’ai pas besoin que tu me surveilles, je suis une adulte maintenant.

-Bah ! On ne dirait pas, aux décisions que tu prends, ma grande !

Son ton est complaisant et dédaigneux. Nous nous fixons quelques instants du regard et finalement, j’ouvre grande la porte de l’entrée et lui fait signe de dégager. Il serre la mâchoire et son regard devient aussi noir que les soirs de tempêtes. Il retourne dans la cuisine prendre ses effets scolaires et revient comme une furie devant moi :

-T’es qu’une connasse, Mélie !

-Vos gueules ! Hurle quelqu’un dans le couloir. On essaye de dormir.

Je lui fais un doigt d’honneur et claque la porte dans un bruit fracassant.

Ce soir-là, j’ai vomi bien plus que de l’alcool dans les toilettes. »


On a fini par se réconcilier. C’était souvent comme ça, on avait des chicanes violentes. De celles qui font peur, qui brisent des souvenirs, qui déchirent un peu plus de notre amour. Mais nous avions quelque chose en plus. Cet amour, justement, était infini et fort. Il a et a toujours été plus grand et plus solide que nous. Il est notre plus grande faiblesse et notre plus grande force à la fois. Il y a peu de temps que nous arrivons à le canaliser. C’est vrai, nous sommes encore très jeunes. Je vais avoir vingt-sept ans. Bientôt. Il a terminé l’université, mais moi. C’est ce que je voulais. Je me sens plus libre ainsi, plus épanouie. J’arrive à mieux gérer mon tempérament. Chaque jour, nous bâtissons notre route et chaque jour, nous sommes un peu plus heureux. Nous apprécions les petites choses et nous rêvons des grandes. Nous nous battons à devenir des gens meilleurs. Tous les jours. Ça aurait dû être suffisant pour nous préserver et pourtant...

Je serre la carte postale contre moi. Il y a des murmures derrière moi. Je les avais presque oubliés. C’est tout ce à quoi j’ai pu penser. Cette photo de notre premier voyage. Je la dépose délicatement sur le satin froid. Je serre la boîte à m’en blanchir les jointures, à m’en briser les ongles. C’est arrivé si vite. Je n’ai pas eu le temps de comprendre, pas eu le temps de reprendre mon souffle. Il n’y a pas eu d’au revoir. Ça été foudroyant. À notre image. Je déglutis et lisse ma robe noire de mes paumes moites. Je le regarde comme je l’ai jamais regardé. C’est notre dernier instant. J’inspire profondément. Je ferme les yeux et je nous revois dans cet avion. Complice. Je me souviendrai de ça.

Les gens disaient que la jeunesse aurait raison de notre relation. Ils avaient tort. Ce n’est pas la jeunesse qui nous a désunis.

C’est la mort.

FIN.

mardi 6 février 2018

La vie multicolore





Je creuse la neige à main nue, les doigts gelés, engourdis, le coeur vide. Un trou. Le soleil est bas, bientôt, il mourra dans une finale explosive de pêche et de roses. Je dois me dépêcher, terminer cette besogne avant que le crépuscule, de ses longs tentacules, engloutissent le champ. J’inspire profondément, et l’air glacé pénètre dans mes poumons broyant les vaisseaux sanguins, cristallisant mon coeur . Je me mets à tousser. Il fait si froid et je voudrais être si loin, mais je suis ici, avec toi.

J’ai dessiné des mots sur la neige, des adieux que j’aurais voulu te dire, mais je n’ai pas eu le temps. Ils t’ont arraché à moi sans que je puisse les retenir. J’ai tendu les bras en criant, mais je crois que ma voix était muette. Mon coeur ne l’était pas, mais ils n’ont pas compris. Ils t’ont déposée sur la table, si petite. Je me suis redressée et pourtant, ça me faisait mal, mais pas autant que toi. Ils se sont retournés, leurs visages fermés.

-Restez couché, mademoiselle, vous perdez du sang, on va s’occuper de vous.

Mais qui s’occupait de toi ? Tu sais, il y a un décalque d’une licorne sur le mur blanc. Il y a aussi des arbres, de magnifiques arbres aux branches gorgées de feuilles d’un vert aussi brillant que la mer. Il y a aussi ce plaid tout doux, chaleureux, invitant. Il n’attend plus que les nuits comme celle de ce soir pour t’envelopper et te protéger. Mon amour.

Je les ai vu te fermer les yeux. Je les ai vu t’arracher ce qui restait de ton âme. Tu n’as même pas pu être. Tu étais déjà partie. Ailleurs. Peut-être qu’il y a des tulipes et des pissenlit qui s’évaporent les soirs d’été. Ces journées qui ne finissent plus, qui s’étirent dans le temps, chaudes et éternelles.

Ils ne m’ont pas laissé le choix. Ils ont refusé que je te prenne. Ils ont prétendu que je n’allais pas bien, que j’étais instable. Trop jeune. Tu avais des ailes, elles étaient d’un lilas très soyeux. Je leur ai dit, pour ne pas qu’ils pleurent. Parce que moi, je voulais célébrer le soleil que tu avais placé sur mon coeur et qui l’espace d’une seconde, avait fait pleuvoir des confettis dorés sur ma vie. Ils n’ont pas voulu. Ils t’ont prise et j’ai eu beau hurler, me débattre, briser mes poings, ils t’ont amené là où la lumière ne va jamais. Dans les entrailles de l’hôpital.

J’ai terminé de creuser. Ce n’est rien ce froid comparé au vide qui me submerge depuis que tu es partie. Je t’ai volée. C’est ce qu’ils ont dit, mais tu es à moi. Comment aurais-je pu te voler ? Toi, ma chair de ma chair. J’ai fait du plaid ton linceul et je sais que tu n’auras plus froid. Il ne t’avait même pas recouverte, là-bas. Ici, tu es au chaud. Pour toujours.

J’ai déposé paillettes et souvenirs dans ton cercueil de neige et j’ai murmuré des paroles que le vent m’a dérobées pour les apporter aux oiseaux. Ils se sont envolé, emportant avec eux, mes adieux. Ainsi, ils ne pourraient pas mourir.

Tu es libre.

J’ai marché à sens contraire de ta vie, une ombrelle à la main. Multicolore. Comme toi. Ma fille. Mon amour.

FIN.

mercredi 8 mars 2017

En apesanteur


Je suis recroquevillée, les bras autour de mes jambes remontées sous mon menton. Je serre fort, mais cela ne suffit pas à calmer mes tremblements. J’ai la tête appuyée sur les genoux et je serre les dents. Je suis en jupe et pourtant, ne me soucie pas qu’on pourrait voir ma culotte. Personne ne regarde. Ils sont tous comme moi, bras serrés, regard angoissé, coeur cognant fort contre leur poitrine. On pourrait entendre une mouche volée, tant le calme règne. Une quiétude apparente, une façade de verre mince. Des ailes de papillons.

Notre vie en équilibre.

-Tu crois qu’ils sont parti, Laëlle ?

Son chuchotement, tout près de mon oreille, me fait l’effet d’un hurlement. Je me fige et écoute les bruits ambiants. Rien. Pourraient-ils réellement nous entendre murmurer ? Peuvent-ils dans ce cas, entendre les battements de mon coeur désordonnés, tel un tambour qu’on martèle ? BOUM, BOUM, BOUM. Si nous mettons toutes nos pulsations à l'unisson, nous sommes alors une fanfare, une parade de gamins mortifiés et figés dans une pose grotesque. Ils savent que nous sommes là, mais que veulent-ils ? Pourquoi ce silence ?

-Je ne sais pas, Mily…

Je la regarde me sentant impuissante. Je ne peux pas la rassurer. Ma peur se reflète dans ses prunelles grises. Peut-être est-ce un exercice ? Bientôt, ils vont nous dire de reprendre notre place, que tout est terminé et que oui, on aura tout de même ce fichu contrôle de maths. Je vois le gris de ses yeux se mouiller. Les poils de mes bras sont hérissés. J’ai froid. Mon pull est sur ma chaise, mais je n’ose pas bouger. Je n’ai même pas le courage de regarder autour de moi pour voir comment les autres s’en sorte. Je ne vois rien que la porte, tout près de moi. Cette idée aussi, de vouloir être assise en avant. Pour avoir des meilleures notes, je me disais. Ça me semble tellement idiot, là toute suite. J’aimerais tant être tout au fond, caché. Invisible. Contempler la porte augmente mon angoisse. J’ai l’impression de la voir s’ouvrir souvent, alors que ce n’est pas le cas. Je dois cligner des paupières à plusieurs reprises pour ajuster mon regard qui se brouille. Je ferme les yeux. J’essaye de me projeter dans cinq jours, quand ça sera notre bal des finissants. Je me remémore ma longue robe d’un vert très doux cousue avec des fils couleur, or. Mes chaussures sublimes, mais au talon beaucoup trop haut. À ce jour, je n’arrive pas à faire plus de trois pas sans que ma cheville flanche et que je me retrouve les quatre fers en l’air. L’élégance à un nom à présent : Laëlle. Une vibration contre mon flanc droit me tire de mes réflexions. Je vois que Mily à son téléphone à la main. Doucement, je bouge pour récupérer mon téléphone à mon tour. C’est une notification Facebook : votre ami Mily est en direct.

-Nous sommes en classe, il est dix heures trente, il y a eu un code noir, nous ne savons pas ce qui se passe. On entend rien, on ne voit rien, personne ne nous dit rien… s’il-te-plaît, si vous savez quelque chose, si vous pouvez informer nos parents, les autorités, faites-le. Aidez-nous...

Elle parle très bas puis tourne son téléphone pour filmer le devant de la classe où notre professeur d’un signe de tête approuve son initiative. Mon appareil vibre à nouveau. Je regarde l’écran. Maxime, Joanie et Mika ont aimé la vidéo de Mily. D’autres, j’aime continu à s’ajouter. Plusieurs noms de ma classe et celles des autres se joignent aux nôtres. Tout à coup, je me sens moins seule, moins apeurée. Ce n’est que des pouces bleus, mais ils sont notre espoir. Ils disent que nous sommes là, que nous allons bien. Mily esquisse un sourire optimiste. Je songe que tout est sûrement bientôt terminé. Les autorités vont arrêter qui que ce soit qui est dans l’établissement et ensuite, on plaisantera en se moquant de ceux qui ont eu peur. On les traitera de poule mouillée tout en leur donnant une tape sur l’épaule et on se dira, sans le laisser paraître, bien sûr, combien on est heureux d’être là pour se chamailler. On parlera de ma petite culotte blanche à pois rose. Cinq jours de moquerie pour une éternité de vie.

Rien du tout.

Puis, s’est arrivé. Le bruit d’un pistolet claqua tout près. Trois, quatre, cinq, six, sept.

Sept coups de feu.

Sept vies.

Sept souffle qui s’était éteint à jamais.

Quelqu’un hurla et je me rendis compte que c’était moi. Mily se précipita sous mon bureau et posa sa main avec vigueur sur ma bouche. Ses yeux imploraient les miens. Ne crie pas, disaient-ils, ne leur dit pas que nous sommes ici, peut-être ne nous apercevront-ils pas. Comment pouvait-elle s’accrocher à cet espoir futile ? Je hochai finalement la tête pour lui signifier que je m’étais suffisamment calmée pour qu’elle puisse enlever sa main, ce qu’elle fit.

-Ça va aller, Laëlle, je te le promets.

Je serrai très fort ses doigts. D’autre coup de feu se fit entendre, cette fois-ci, des cris, s’élevèrent dans le couloir. Chaque coup résonnait dans ma poitrine, meurtrissant à jamais la fragilité et l’innocence qui jusqu’ici, m’avait enveloppée. Mily n’avait pas cessé de filmer. Sous la vidéo, on pouvait lire, à présent : je suis OK. OK, deux lettres pour signifier qu’ils respiraient toujours.

Pour l’instant.

Pour combien de temps ?

Le chaos et la panique commencèrent à nous gagner. Les murmures se faisaient plus insistant et certain essayaient de se déplacer et se rapprocher de la porte pour voir ce qui arrivait. Notre professeur tenta de nous calmer, de nous rappeler à l’ordre, mais la situation lui échappait, nous échappait à tous. Plusieurs, à présent, filmaient ce qu’ils pouvaient, essayait de communiquer avec un proche, mais le réseau commençait à être surchargé et ils avaient de la difficulté. Nous n’entendions plus de coups de feu, mais il me semblait percevoir des râles tout près. J’avais l’impression de retenir mon souffle quand des pas s’approchèrent de notre porte. Une vague d’affolement gagna tout le monde.

-Laëlle…

La voix de Mily était suppliante.

-J’ai rendez-vous ce soir avec Alexis, tu sais, le mec sur lequel je flash depuis des mois ? Il m’a enfin parlé, je pense qu’il va m’inviter au bal. Je rêve depuis si longtemps de ce moment…

-Mily…
-Laëlle, je ne veux pas mourir.

Une larme glissa sur sa joue. Elle n’aurait jamais dû avoir cette pensée à cet âge. Qui était ces gens qui se prenaient pour dieu et qui jouaient avec nous ? Je déglutis, la porte s’ouvrit à la volée. Elle alla rebondir sur le mur et la fenêtre éclata en millier de morceaux. Mily hurla. Mes oreilles bourdonnèrent. Je levai les yeux, croisai ceux inexpressifs de celui qui se tenait debout devant nous. La mort en pantalon d’armée, cagoule noire et croix rouge tatouées sur les bras. Ma vue se brouilla, mes membres s’engourdir et mon poil se hérissa sur mes bras. Ma tête, devint comme vide. Une image très nette de Mily, main dans la main avec Alexis traversa mon esprit. Je lui souris, le coeur léger, le corps en apesanteur. Je la pris dans mes bras, son corps chaud, tremblant, et effectué une rotation au moment où les coups claquaient à nouveau. Bang, bang, bang, bang. Nous nous écroulâmes, enlacées, sur le plancher froid de la classe qui lentement, se teintait de rouge.

Le sang de nos vies.

Le sang profanateur de notre jeunesse.

-Laëlle ?
-...
-Laëlle ?

FIN.

jeudi 12 janvier 2017

Il n'y aura pas de neige cette année

Son rire d’enfant, joyeux et libre, me parvient d’en bas. Je m’approche lentement de la fenêtre, pose ma main sur le carreau et contemple la scène qui s’ouvre devant moi. Trois enfants, dont ma petite Alice, joue à saute-mouton. C’est la veille de Noël et un léger tapis blanc recouvre l’herbe de la cour. Cependant, la clémence de la température permet aux enfants de jouer légèrement vêtu. Alice ne porte qu’un bonnet avec un pompon rose, des mitaines de la même couleur et une écharpe d’un blanc laiteux. Les immenses arbres aux branches dénudées et constellées de paillettes scintillantes surveillent d’un oeil attentif le jeu des enfants. Le ciel est gris foncé, gorgé d’espoir de neige. En bas, la radio chante des notes joyeuses et festives que Guillaume reprend de sa voix chaude mais fausse. Je sens l’odeur de gâteau. Je soupire d’aise.

Je me détourne de la fenêtre et remets en place le voilage violet. Alice aime cette couleur. Toute sa chambre est violet et rose. Une chambre d’enfant à qui on ne peut rien refuser. J’ouvre un tiroir de sa commode et dépose dans la valise des bas et des sous-vêtements. Ensuite, je m’attaque à ses robes et ses ensembles. Chaque morceau me plonge dans un souvenir du moment où je lui ai acheté. Il me semble que c’était hier, que je riais encore avec elle dans mes bras.

Je jette un dernier coup d’oeil par la fenêtre pour m’assurer que tout va bien, qu’il n’y a pas de danger. Les trois enfants s’amusent toujours. Alice court derrière sa meilleure amie. Ses magnifiques boucles rousses virevoltent derrière elle. J’entends son rire résonner contre les arbres nus. Au milieu de notre jardin, ainsi vêtu, elle ressemble à une petite fée des bois.

Ma petite fée, mon petit miracle.


Je referme la valise doucement. Clic, clic. La nuit tombe lentement sur la rue et les lampadaires s’allument un à un projetant une lumière orangée sur les trottoirs lisses. Les voisins branchent leurs décorations de Noël et des clignotements multicolores crèvent les ténèbres grandissantes. Je déglutis péniblement et prends la petite valise que je serre fort contre mon coeur. Je lève les yeux vers le mur au-dessus de son lit.

-Chéri, est-ce que tout est prêt ? Je vais aller chercher Alice dans cinq minutes.
-Tout est parfait, elle va adorer. Viens voir le gâteau, il y a une licorne dessus.

Je ris et descends à la cuisine où Guillaume m’attend. Il a de la farine sur les joues et le comptoir ressemble à un champ de guerre, mais sur la table, trône fièrement le gâteau qu’il a concocté pour l’anniversaire de notre fille. Je souris bêtement, le coeur léger.

-Je vais aller la chercher. Tu as ses cadeaux ?
-Oui, juste ici. Elle va adorer.
-On la gâte trop, n’est-ce pas ?

Il me regarde tendrement et me prend la main.

-Il le faut bien.

Il me fait un clin d’oeil et j'acquiesce en silence tout en me dirigeant vers la porte d’entrée.


Sur une bannière violette avec un fond blanc, il y est inscrit : Tu es tant aimé. Mon coeur se gonfle dans ma poitrine d’un amour immense et douloureux. Je me détourne et descends vers le salon. Guillaume m’y attend. À ses pieds, des cadeaux d’anniversaire. Nos regards se croisent.

J’ouvre la porte d’entrée et je remarque que les sons de leurs voix proviennent d’en avant. Ils se sont déplacés pour admirer les décorations qui s’allument une à une. Je frissonne légèrement sous une violente bourrasque de vent. Je lève les yeux vers le ciel et contemple les premiers flocons de neige tomber. En quelques secondes, plusieurs autres se mêlent au vent et dansent violemment avant de s’écraser au sol. Je suis hypnotisée par le ballet élégant et étincelant de la neige. Je songe que demain, nous pourrons aller jouer dans la neige avec Alice. Je me détourne de ce spectacle pour appeler ma fille.

-Tu es prête ?

J’ai envie de dire non, mais je ne trouve pas la force d’articuler un mot. Il tend la main pour prendre la mienne, mais je recule d’un pas. Il lève les yeux vers moi, je déglutis. Il est grand et se tient très droit. Son costume, trois pièces, sans aucun pli, est très élégant. Il est beau et je sais que je l’aime, mais je crois que je l’oublie souvent.

C’est arrivé vite. Une seconde suspendue dans le temps où le rire d’Alice résonna à l’infini, rebondissant de lumières vertes à lumières rouges à lumières bleues à lumières blanches. J’ai tourné la tête vers elle, pour la regarder. Son visage enfantin, ses joues d’un rose vif, ses yeux verts éclatants. Ma fille. Elle a ouvert la bouche en m’apercevant et m’a fait un signe de la main.

-Maman !

Puis, il y a eu ce cri muet et seulement une énorme lumière blanche sur quatre roues embusquée dans le buisson de l’entrée. Sur la route, des traces de pneus qui dérapent. Sur son coeur, des traces de vie qui s’échappe.

Guillaume ouvre la porte de l’entrée et nous sommes accueillis par une brise fraîche. Je ne tourne pas la tête vers la droite, là où il n’y a plus de buissons. Ça fait un an, que je ne regarde plus. Je serre à nouveau la valise et mes jointures blanchissent de cet effort. Nous embarquons dans la voiture et roulons en silence pendant tout le trajet qui est relativement court. Une fois arrivée, je le laisse me prendre la main. J’ai froid, mais plus rien n’arrive à me réchauffer. Je suis injuste, je le sais et pourtant, je persiste à ne pas m’ouvrir, à rester emmurée dans mon silence et ma peine. Comme si je monopolisais la douleur à moi seule, comme si c'était seulement ma perte. Nous arrivons devant elle. Guillaume s’assoit par terre, en indien, et le contraste de sa pose avec son costume, me fait un drôle d’effet. Il dépose les cadeaux devant elle et lui chuchote :

-Joyeux anniversaire.

Une larme glisse doucement sur sa joue. Je m’approche de lui et m'assois à mon tour. Je dépose délicatement ma tête sur son épaule et regarde le ciel. Il suit mon mouvement.

-Il n’y aura pas de neige cette année, dis-je doucement.

Il presse ma main très fort et tous les deux nous déposons un baiser sur la pierre froide.
 
FIN.

vendredi 9 décembre 2016

Les contes à l'envers - La Belle aux bois dormants

Le château était silencieux, un courant d’air glacial le parcourait, faisant frissonner les flammes des bougies allumées. Je montais lentement les marches, hypnotisé par le chant doucereux. Un appel. Non, une mélopée. Ils les avaient tous brûlés, les rouets, et pourtant, je savais qu’un se cachait dans la tour la plus haute du château. 

Le sien. Celui qui m'appelait doucement. 

Je n’avais pas pu me résigner à le regarder partir en fumée. Je refusais les conventions et les quand dira-t-on, mais surtout, je rejetais la malédiction. Oui, cette malédiction qui pèse sur moi depuis mon enfance et dont tout le monde croit que je n’en sais rien. Je ne les contredis pas dans leur croyance. Ils veulent mon bien, mais là est leur erreur. Ils n’ont pas compris, qu’il n’était pas question de moi. 

La vue, de là-haut, est magnifique. La forêt enchantée s’étale sur une bonne partie du royaume et si on regarde bien, on peut distinguer le scintillement des fées. Quand j’étais plus jeune, elles venaient la nuit embrasser ma joue et veiller sur mon sommeil. Je ne faisais jamais de cauchemars, grâce à elle et je me sentais choyée, jusqu’à ce qu’une nuit, je surprenne leurs chuchotements. Elles parlaient d’une méchante fée qui terrorisait les habitants et qui était à la recherche d’une princesse aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Une princesse qui lui avait volé quelque chose de précieux. C’était la première fois que j’entendais parler d’elle. On la nommait…

Maléfique. 

Cependant, ce n’était pas son réel prénom. On l’avait surnommé ainsi parce qu’elle possédait des ailes noires et un corbeau comme ami. Pourtant, s’ils avaient su… Elle, par contre, l’avait compris et c’est pourquoi elle riait la nuit venue. Les habitants étaient terrorisés par ce rire qu’il qualifiait de démoniaque. Moi, quand j’étais seule, j’ouvrais la fenêtre et dansais sur leurs notes magiques, m’imaginant tenir sa main. C’était ainsi depuis toujours et aujourd’hui, je veux lui offrir un cadeau. Demain, j’aurai seize ans. Je ne suis jamais sorti du château. On a voulu m’envoyer dans une maison isolée dans la forêt, avec trois fées pour seule amie, mais j’ai refusé. Je ne suis pas mourante, je suis maudite, c’est différent. Quoique la malédiction ne donne pas cher de ma vie, mais elle a une faille. 

Elle ne se réalise que par la peur. 

Parfois, je me dis que dormir éternellement, en attente d’un baiser d’un mec que je n’ai jamais vu de ma vie, pourrait être tentant. Je sais que je suis jolie, je suis une princesse et me marier à un prince est ma seule et unique vocation dans la vie. Ça et faire une flopée d’enfants. Je n’ai bien sûr aucune autre ambition et très vite, je vais devenir flasque et ridée alors dormir pour l’éternité et préserver ma beauté à parfois, des côtés plus que tentant. Enfin, ce n’est pas comme s’il avait le choix. C’est pour le meilleur ET pour le pire. 

Je détourne mon regard de la forêt, du ciel noir et des étoiles minuscules qui le font paraître infini. Je souris, mais je me sens triste. Je contemple le rouet. Il semble nimbé d’or, mais ce n’est que le reflet de la lune jaune. 

Qu’un reflet…

-Tu es venue !
-J’ai promis, n’est-ce pas ?
-Oui. As-tu aimé ta vie ?

J’incline la tête de côté, songeuse. Les rayons de lune filtrent dans ma chevelure ambrée. Je me remémore chaque moment et il me semble qu’il manque quelque chose. Un vide au creux de ma poitrine. Je soupire.

-Ce n’était pas ce à quoi j’avais aspirée. Ils m’ont mise en cage, alors que tout ce que je voulais, c’était voler. Leur amour, au lieu de me donner des ailes, m’a étouffé. 

Ils avaient bien essayé de contrer la magie noire en demandant à une fée de l’annuler. Cependant, ils n’avaient pas choisi la fée la plus futée et celle-ci, remplis de bonne volonté, certes, mais pas d’aucun talent, avait fait ricocher le sort dans tout le royaume, touchant chaque habitant présent et ainsi, les frappant à leur tour de la magie de Maléfique. Même les cochons y avaient goûté. Je crois même qu’un rat qui passait par là, a été foudroyé. À mes seize ans, ce n’était pas que moi qui allait m’endormir pour l’éternité, c’était le château au complet. J’étais, déjà, si lourdement handicapé dans ma vie, que mes parents, atterrés, se sont dit qu’être belle et savoir bien chanter, atténuerait l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Je ne serais pas une vraie princesse, sinon. 

La malédiction les avait changés. À la place de profiter de nous, ils s’étaient terré dans la peur et le désespoir, me privant des jeux et des rires. Ils ne voulaient pas que je meurs par sa main, mais c’était eux, qui m’avait tuée, jour après jour en refusant de me laisser grandir, en brûlant les rouets, au lieu d’affronter la vérité.

-Il est temps.
-Tu crois qu’ils comprendront ?
-Je leur laisserai un indice. 

J’inspire profondément. 

-As-tu peur ?

Je souris franchement. 

-De toi ?

Un rire m’échappe. 

-Même ton rire est mélodieux, chuchote-t-elle. 

-La fée rouge…

Je m’avance lentement vers le rouet. À mes côtés, elle se matérialise. Elle est belle, dommage que personne n’ait jamais pris le temps de la regarder. 

-Il me voit avec les yeux, alors que toi, tu me contemples avec ton coeur répond-t-elle à mes pensées. 
-Je n’ai pas de coeur dis-je doucement.

Ses yeux brillent, j’y vois le manque, mais aussi l’amour. 

-Tu as été une bonne amie, Aurore. 
-Ils m’avaient peut-être enfermé, mais ils ont oublié de jeter la clef. Ils ont aussi oublié que les oiseaux savent chanter…
-Les corbeaux ne chantent pas Aurore.

J’esquisse un sourire indulgent.

-Peut-être ne sais-tu pas écouter ?
-Toucher. 

Elle me prend la main. On pourrait croire que ses doigts sont glacés, mais ce n’est pas le cas. Ils irradient de chaleur. De vie. La mienne. 

Ce que mes parents n’avaient pas saisi, c’est qu’en voulant me séparer de ma soeur, celle qu’ils avaient nommé Maléfique, parce qu’elle avait des ailes noires, ils m’avaient arraché une partie de moi. Mon coeur. Depuis ce temps, je n’étais plus complète. J’étais vide. 

-Nous allons recommencer et je suis certaine que cette fois, on écrira une toute autre histoire lui dis-je pour lui redonner espoir. 
-Ça sera comme un conte.
-Oui, mais à l’envers. 

Fin.