lundi 29 février 2016

À une seconde de...


Le thème est le premier paragraphe ainsi qu'une chanson nulle. Moi, j'avais celle de Maître Grim. Bonne lecture.

***


Les portes claquent. La rame sursaute avant de prendre de la vitesse. Tu dévisages les passagers comme tu le fais d’habitude. Tu t’accroches au moindre détail. Tu leur imagines une vie. Tu plisses les yeux pour déchiffrer le titre d’un livre quand tu te sens écrasé(e) contre la barre. Une excuse volatile, une silhouette qui s’éloigne. Tu la suis du regard un bref instant alors qu’elle se noie dans le flot de voyageurs. Tu en reviens à la couverture quand une sonnerie retentit. Les premières notes t’arrachent un sourire, prunelles balayant ton espace proche. Qui a pu mettre ça comme sonnerie ? Tu croises un regard, échanges un sourire complice. Tu captes d’autres regards. Ils convergent singulièrement vers toi. Tu bouges un brin, la poche de ta veste venant frôler la barre. Le vibreur, discret jusque-là, se fait entendre, amplifié par le contact métallique. Tu te sens soudainement gêné(e), entrouvres les lèvres pour bafouiller une excuse, sans pouvoir fuir les regards. Ta main plonge dans ladite poche, en ressort un portable jetable que tu ne reconnais pas…

Il est d’un violet criard, strié de jaune poussin et d’orange citrouille. Un amalgame de couleurs frappantes qui agresse mes yeux habitués à la lumière ténue de la rame de métro. Je fonce les sourcils et essaye tant bien que mal d’éteindre ce bruit infernal qui sort de cet appareil tout aussi infernal. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Une plaisanterie ?

-Vous avez un message urgent !

C’est le téléphone qui vient de m’annoncer cela, d’une voix agressive et peu compréhensive. Les gens autour de moi ont l’air moqueur. Je rougis violemment. Pourtant, ma journée a plutôt bien commencé. Je me suis levé vers les huit heures, ma copine à mes côtés, le regard coquin et rempli de promesses. Ça a été pas mal le pied et m’a mis de bonnes humeur, alors pourquoi ce truc vient tout gâcher ? Comme s’il voulait répondre à ma pensée, il se remet à brailler de plus belle :

J'me tire, me demande pas pourquoi j'suis parti sans motif
Parfois je sens mon cœur qui s'endurcit
C'est triste à dire mais plus rien n'm'attriste


Cette fois-ci, on me lança des regards plutôt énervés. Oui, bon, ça va quoi, pas besoin de me dévisager non plus. 

-Station Champs-de-Mars claironne la voix de femme.

-Tant pis, je grogne et je sors de la rame de métro.

Les gens passent autour de moi, m’envoyant parfois des insultes pour que je bouge, mais je veux faire taire ce maudit téléphone. De plus, il ne cesse de clignoter pour m’annoncer que j’ai un message vocal, mais je ne sais pas comment le récupérer, puisqu’il n’est pas à moi, ce téléphone. 

-2809.

Je sursaute et manque en lâcher l’appareil. Je lève les yeux, mais il n’y a plus personne, qu’une jeune fille avec sa mère qui grimpe les escaliers vers l’extérieur. On n’entend plus aucun bruit, que ceux en sourdine des rames de métro qui continuent leur voyage. Ça devient sinistre et surtout, je ne comprends pas pourquoi je ne jette pas tout simplement ce téléphone qui n’est pas à moi… Parce que je suis curieux, je veux savoir ce que le message dit. Je vais m’asseoir sur un banc et j'appelle la boîte vocale.

-Veuillez entrer votre code d’accès et faire le dièse par la suite. 

Je tape, sans vraiment y croire, 2809 et la voix virtuelle m’annonce : 

-Premier nouveau message : 

Elle s’appelle Loryane, elle a dix-neuf ans, de longs cheveux d’un roux profond et des yeux d’un vert qui me donne des envies perverses. Elle porte une jolie robe bain de soleil d’un jaune doux, presque indécent qui moule joliment sa poitrine menue, mais ferme.

Ma main se crispe sur le téléphone, mon souffle devient suffoqué.

Elle est amoureuse. Elle croit que la vie est éternelle et que tu l’aimeras jusqu’à son dernier souffle. Elle s’est donnée à toi, ce matin, vers les huit heures quinze, à crier ton nom et ça t’a fait jouir. Vous habitez ensemble depuis un mois et demi au 1757 rue des Érables Elle étudie en théâtre, toi en communication. Vous avez un chat qui se prénomme Cerise et aujourd’hui, c’est ton anniversaire. Tu as vingt ans. Joyeux anniversaire !

-Pour effacer le message, faites le un, pour le sauvegarder, le 9. 

Ma bouche est sèche et c’est d’une main tremblante que j’appuie sur le #9. 

-Message suivant.

La même voix sinistre :

Tu ne l’aimes certainement pas, tu es si jeune pour te contenter d’une seule, mais souhaites-tu sa mort sur ta conscience ? Sache que je ne me contenterai pas de cela, je la baiserai avant, jusqu’à ce que ce soit mon nom, qu’elle hurle. Je lui ferai des choses qu’elle ne connaît pas, je lui enlèverai l’envie de rire, l’envie de vivre et je la pousserai jusqu’à ce qu’elle croit que la mort est la plus belle chose qui peut lui arriver. Elle la désirera tant, que je lui donnerai l’arme en cadeau, charitable âme que je suis, et je l’aiderai à la mettre dans sa bouche et je regarderai sa cervelle exploser.

Je manque échapper le téléphone tant mes mains sont moites. Est-ce une blague ? 
Je regarderai ses yeux gorgée de vie, peu à peu se ternir du néant de la mort. De la fin. 

-Pour effacer le message, faites le un, pour le sauvegarder, le 9. 

Mon cœur palpite nerveusement contre ma poitrine. D’une main tremblante, j’appuie sur le neuf, presque inconsciemment. 

-Troisième message : 

Tu as une heure pour m’apporter les dix mille dollars que ton père me doit. Sinon, c’est toi qui payes pour lui, mais surtout elle. Appelle un seul flic et je la fais souffrir avant de la tuer et de le jeter dans le fleuve. Dans une heure, devant le hangar seize.
-Fin des nouveaux messages. 

Le téléphone émet un bruit étrange et je vois une fumée opaque sortir de l’arrière. La batterie vient de griller, emportant avec elle, les dernières preuves qui pouvaient sauver Loryane. Sonné, j’essaye de me lever, mais je titube et dois me retenir à une colonne de béton. Le quai recommence à se remplir de gens. Je veux croire à une plaisanterie de très mauvais goût, mais une partie de moi sait que c’est vrai. J’ai entendu une discussion entre mon père et son avocat il y a trois jours de ça. J’étais venu chercher un livre à la maison et avais surpris leur entretien. Il était question d’argent et de trafic de drogue. Encore une fois, mon minable de père s’est mis dans une situation impossible et par sa faute, quelqu’un que j’aime beaucoup est en danger.  

Il faut que je sorte d’ici au plus vite, avant de suffoquer. Je cours dans l’escalier, bouscule une vielle dame qui se rattrape de justesse à la rampe, contourne deux gamins qui n’avancent pas, trop absorbés par leurs Iphone et finis par sortir à l’extérieur, sous un soleil magnifique. Les bruits de la ville me happent de plein fouet et je me sens piégé. Je regarde l’horloge en face de moi qui affiche onze heures. Une heure pour récupérer dix mille dollars, c’est impossible. À moins que…

***

-Il ne viendra pas, il n’aura pas mordu à l’hameçon, votre fils ne vous sauvera pas, Albert. 

L’homme âgé d’une quarantaine d’années regarde le noir en face de lui. Il est jeune, plutôt beau gosse, bien baraqué et aurait pu faire une carrière fulgurante, si ça n’avait été de cette chanson pourrie au titre aussi fade que ridicule : j’me tire. Aujourd’hui, il joue dans la cour des grands et vend de la drogue à ceux qui ont les rêves en berne. Albert l’a rencontré à une soirée de bienfaisance. Ils ont discuté jusqu’à tard dans la nuit et pour montrer sa bonne foi en leur nouvelle amitié, Maître Gims, comme il se fait appeler, lui a présenté Star. La suite, n’est qu’enchainement de mauvaises décisions qui 'ont mené à aujourd’hui, où Maître Gims, le fait chanter.

-Il viendra. Il l’aime. 

Albert se passe nerveusement la main dans les cheveux qu’il teint pour ne pas qu’on voit le gris naissant. Ainsi, il peut encore se taper les jeunes filles bien fermes du début de la vingtaine. Pourquoi se contenter de son épouse, vieillissante et plus aussi fraîche, quand il a tant d’autres possibilités. Il aime sortir, il aime boire et une fois de temps en temps, il aime sniffer une ligne de coke. Ça le rend invulnérable et éternel, ce rythme de vie, et lui fait oublier que depuis bientôt trois mois, son empire est en faillite. Mais il a trouvé une solution, il faut seulement qu’il puisse rembourser Maître Gims, avant. Avant que les photos ne sortent, avant que les journaux n’apprennent le scandale et la faillite et traînent son nom dans la boue, comme un vulgaire cochon. Il ne lui faut qu’un peu plus de temps… 

-Quinze minutes, Albert. Je suis désolé. 

Albert serre les poings et fracasse le mur devant lui. Une rigole de sang coule le long de son bras. Son PD de fils va-t-il une fois de plus, le décevoir ?

***

Il fait noir, plus noir que dans mes rêves, la nuit, quand je me réveille en hurlant. Ici, je ne sens pas la vie, je ne l’entends pas, je ne la vois pas. Mes mains sont attachées, mes chevilles aussi. Est-ce que nous sommes vendredi ? Quelle heure est-il ? Vont-ils revenir ? Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi ma tête me fait si mal ? J’ai du mal à respirer, du mal à aligner deux pensées cohérentes. J’ai peur. Tellement peur. Alexandre, où es-tu ? Amour…

-Il y a quelqu’un ?

Ma voix me semble désarticulée, rauque, cassée, comme si ce n’était pas la mienne. Il n’y a pas d’écho, pas un son pour me répondre. Le noir l’engloutit aussitôt que je l’utilise. Où suis-je ? 

-Répondez-moi, s’il vous plaît, aidez-moi !

Mais seul le silence, moqueur, me répond. Mon cœur se débat avec frénésie contre ma cage thoracique. J’ai la bouche sèche, j’ai soif et les liens me démangent la peau. J’ai chaud, aussi, il règne ici une moiteur accablante, ma robe me colle à la peau, je le sens et ça me rend mal à l’aise. Est-ce qu’ils m’ont oubliée ici ? Que va-t-il m’arriver ? Des larmes de terreur surgissent de mes yeux sans que je m’en rende compte et glissent le long de mes joues. La peur me vrille les tripes. La mort est partout. J’ouvre la bouche pour crier, quand la porte s’ouvre. Un homme rentre et j’aperçois un rayon de lumière. Mon cœur se gonfle d’espoir.

-Albert !

Derrière lui, un homme à la peau noire pénètre dans la pièce. Un sourire dément déforme ses traits. 

-Bonjour, Loryane, je m’appelle Maître Grims et n’aie pas peur, nous allons bien nous amuser.

-Albert, fais-je, un peu paniquée. 

Il détourne les yeux et ferme lentement la porte.

-Albert, je crie cette fois-ci. 

La lumière disparaît derrière sa lâcheté. Au même moment, je sens une main qui caresse doucement ma cuisse et remonte sournoisement vers….

-ALBERT !

***

-Ne bouge pas, jeune homme, sinon je tire. 

J’incline la tête, vaincu. Rien ne s’est déroulé comme prévu et tout ce sang qui coule à mes pieds, tous ces gens qui n’ont rien demandé, qui étaient là, au mauvais moment, tous ces morts… Un haut-le-cœur me secoue et je dégueule toute cette horreur qui s’imprègne sur ma rétine, sur mon âme. Mon plan était si simple pourtant. Récupérer une arme à feu, pour avoir l’air plus méchant, que pour intimider, pas pour tuer, me rendre dans une banque et voler l’argent. Un plan foireux, mais avais-je une autre solution ? Mais rien n’est arrivé comme prévu, puis, il y a eu ce jeune homme qui a cru que jouer les héros le rendrait célèbre. Il gît maintenant devant moi, une balle dans le front. Que pouvais-je faire ? 

-Loryane… Amour. 

Je me lève lentement. Je suis désolé.

-Monsieur, restez couché, sinon je tire. 

***
-Salope, tu vas le crier mon nom !

Je reçois la gifle si forte, que ma tête bascule violemment vers l’arrière. Je sens ma lèvre s’ouvrir et le sang jaillit dans ma bouche. Je ne sens plus la douleur, je suis anesthésiée, je suis ailleurs. J’ai l’impression d’errer entre deux mondes, de ne plus être tout à fait ici. Je me surprends à espérer que je vais mourir. Même ses doigts en moi, ne me dérangent plus. Ce n’est pas moi, qui suis là, je ne suis plus Loryane, je ne suis plus… Rien. Tout ce que je réussis à murmurer encore et encore, c’est son nom.

-Alexandre… Amour.

Il me frappe de nouveau.

-Je vais te faire oublier son nom, je vais te faire oublier son existence.
Il insère sa langue dans ma bouche et j’ai un sursaut de lucidité. De toutes mes forces, je mords. L’entendre hurler de douleur me procure une telle satisfaction, que j’éclate d’un rire lugubre. 

-Tu vas regretter, Loryane, je te le promets, chuchote-t-il. 

Je ne le vois pas, je ne peux même pas deviner les courbes de son corps, mais je sens sa respiration, tout près de moi et je lève les yeux, m’imaginant les vrillant aux siens.

-Alexandre… Amour.

***

Ils sont en route, Loryane. Je ne sais comment c’est possible, mais j’ai pu leur expliquer et ils ont regardé les caméras de sécurité, ont vu celui qui a déposé le téléphone dans ma poche, m’ont cru. Ils arrivent. Tiens bon… Amour. 
***

-Tu peux mettre un terme à tout ça. C’est facile, j’ai armé le chien, il ne te reste qu’à tirer. Oseras-tu ? Ou préfères-tu admettre que tu aimes quand je te touche là…


***

Ma dignité gît à mes pieds, mon cœur est lourd, tellement lourd. J’ai peine à respirer, peine à comprendre ce qui m’est arrivé. On m’a pris mon âme, ma vie. Je n’existe plus, je ne suis qu’une enveloppe. Je n’ai plus de voix pour murmurer ton nom que j’ai oublié de toute façon. Je ne suis que sa chose, sa possession. Je suis une poupée désarticulée. L’espoir est mort quand il a réussi à faire vibrer, en moi, un plaisir malsain. Mon corps à répondu à ses caresses, mon cœur s’est trompé quand il s’est emballé d’amour, croyant ce qui n’était pas. Oui, j’ai crié son nom et j’ai sentir son plaisir se répandre en moi jusqu’à tuer mon âme. 

L’arme est glaciale entre mes mains, mais pas autant que mon corps. 
Te souviendras-tu de moi ?

J’avais tant de rêves, tu sais ? J’aimais rire, j’aimais me réveiller à tes côtés, j’aimais sentir tes doigts sur ma peau nue. J’avais l’innocence et l’arrogance de ma jeunesse. J’avais les roses à mes pieds. 

Il a tout pris.

Te souviendras-tu de moi, quand je serai partie ?

Dis-moi, Alexandre ? Amour. 

M’aimeras-tu, toujours ? Même si là, je ne suis qu’une enveloppe vide qui a eu du plaisir avec un autre. Aussi horrible que cela puisse être, quand tu apprendras la vérité, car ils te la diront, sauras-tu me rendre éternelle ?
Je veux vivre, amour, mais il m’a tout pris. Il m’a dépossédée de moi, de mon essence, de mon amour. Si je ne veux pas devenir un monstre, je dois le faire.

***

-Police, éloignez-vous de la porte, nous allons la défoncer ! 

***

Je tire. 

FIN

samedi 6 février 2016

20 000 verres sous les cendres

-Combien de temps ?
-Moins de trois minutes.
-Il ne viendra pas. C’est trop tard.
-Il l’aime, il sera là, attendons encore.
-Les jeux sont faits, deux minute quarante.
-Il neigera à minuit.


***
Il foule à peine le trottoir, ses sens sont décuplés, son cœur palpite furieusement contre sa poitrine. Une lance de feu lui brûle la gorge. Il voudrait reprendre son souffle sans avoir la sensation d’avaler des lames de rasoir. Il l’entend, dans sa tête, le supplier de se dépêcher. C’est pour bientôt.

Il neigera à minuit.

Il doit l’arrêter.


***
Elle se regarde dans le miroir et peine à reconnaître les traits qui sont les siens. Ils l’ont salement amoché.

Pour s’amuser.

Pour le punir.

De ses longs doigts fins, elle sillonne le chemin des cicatrices sur sa joue vers sa lèvre inférieure enflée et tuméfiée et de sa tempe vers son arcade sourcilière gauche. Les plaies sont encore vives, dessins d’un enfant qui n’aurait pas su retenir sa colère. C’est un outrage à sa beauté, à sa jeunesse. La porte s’ouvre. Ils sont là. Silhouettes vêtues de costumes de carnaval aux visages peinturés de faux sourires rouge framboise.

Grotesque. 


-C’est l’heure.
***
L’horloge sonne son premier coup de minuit. Plus que onze. Sa cape virevolte derrière lui, tandis qu'il court, le cœur lourd, les yeux noyés de désespoir.

-J’arrive, amour.

Des passants se retournent, lui lancent des regards inquiets. Il leur fait peur. Mais ils ne savent pas ce qu’est la réelle terreur, ils ne comprennent même pas le sens de ce mot, ils sont si insignifiants dans leurs naïvetés, si… Ridicule. Il ne daigne même pas les regarder. Il tourne le coin de la rue, dérape sur une plaque de glace, se rattrape de justesse à un poteau de lampadaire qui verse sa lumière crue sur l’asphalte traitresse.

Plus que dix secondes.

***
-Tu sais que tu étais mignonne dans ton genre ?
-Elle le sera encore plus dans neuf secondes.
-Il n’est pas venu, finalement. Il l’a laissé, il l’a abandonné.
-Non, il est là, tout près, mais il sera trop tard d’une seconde.
-La vie n’est que des moments manqués. Il aurait dû faire le choix de nous la donner.
-Nous l’avons.
-Oui, mais plus pour longtemps.
-Et lui, il ne l’aura plus jamais.
-Il neigera.
-À minuit.

***
Ils l’ont vêtue d’une robe blanche, ont brossé sa longue chevelure couleur des blés au soleil d’été et ont noué des rubans blanc et gris autour de ses poignets. Elle est pieds nus sur le haut de l’immeuble à plus de cinquante étages. Aucune lune ne brille dans le ciel noir. Elle cherche des étoiles, pour se rassurer, pour se sentir moins seule et elle ne retrouve que le néant. Un puits de ténèbres, prêt à l’engloutir. Prêt à la prendre. Elle entend presque sont chant mortel. C’est une litanie des âges anciens, des jours sans lumières.

Tout ça pour trois millions de dollars.

Tout ça pour rien.

***
Il déglutit, sentant toutes ses forces l'abandonner. Son âme sait déjà ce que son cœur refuse d’admettre. Il a joué et il a perdu. Un coup de roulette de trop où il a placé l’amour en gage. Trois millions et leur liberté, trois millions ou la mort. Noir, rouge, noir, rouge… Noir. Échec et mat.
***
Le vent fait claquer sa robe sur ses jambes nues. Le monde est à ses pieds. Tel une princesse à la couronne dorée, mais au destin funeste. Ils ne la voient pas, n’ont aucune idée de ce qui se trame juste au-dessus d’eux. Ils sont aveugles et bornés, par choix. Qu’est-ce sa vie, à comparaison de la leur ? Elle ne sera qu’un fait divers parmi tant d’autres, demain, sur les pages grises des journaux. Que de l’encre et des souillures sur les doigts.

Un désagrément qu’on aura vite fait de jeter.

Il va neiger à minuit.


***
-Ça va être magnifique.
-Sublime.
-Vas-y, elle est prête, lui aussi, il vient d’arriver.
-Faisons honneur à leurs rangs.
-À toi la charge d’écrire l’histoire de demain.
-Un plaisir si simple.
-Pour un mauvais numéro.

***
L’explosion rampa le long de l’immense tour, se faufila jusqu’au sol et éclata si fort que tous ceux qui étaient à moins de dix mètres, furent tuer sur-le-champ. L’immense souffle chaud le propulsa cent mètres plus loin, arrachant sa valise de ses mains, écrasant sous son poids sa jambe droite et brûlant la moitié de son visage. Il voulut ouvrir la bouche pour hurler, puis, il la vit. Ange auréolé de blanc qui se brisa en 20 000 morceaux de verre et de confettis sous une avalanche de cendres. Ils l’avaient fait sauter de l’édifice avec des paillettes blanches scintillantes et l’explosion était d’une telle violence qu’il entendit des centaines de murmures qui disaient :

-Il neige, regardez, il neige.

FIN.

dimanche 10 janvier 2016

Au pays imaginaire


-Je te dis qu’il existe, je l’ai vu et c’était… Si beau.

Je laisse tomber ces derniers mots dans un murmure. J’ai le coeur serré et des larmes d’impuissance brillent dans mes yeux. Je n’arrive pas à lui faire comprendre, je le vois bien à la manière qu’il a de se dérober à mon regard, à ma main tendue. Il est déjà ailleurs et moi, que puis-je donc lui dire, pour le convaincre ?

-C’est comme si le ciel est à tes pieds et la lumière se réfléchie dans tous les sens. C’est magique…

Il ricane et je ne lui en veut pas.

-Magique ? Réplique-t-il d’un ton dédaigneux. Aurais-tu sniffé de la coke avant de venir ici, dis-moi ?

-Ne fait pas ça, ne soit pas condescendant avec moi.

Je vois qu’il serre les dents pour ne pas me lancer à la figure une réplique cinglante. Je me sens impuissant à lui expliquer la vérité, celle qu’il refuse d’écouter, malgré qu’elle vienne de moi. Pourtant, il doit me faire confiance, sinon, comment pourrais-je le sauver ?

-Laisse-moi te montrer, s’il te plaît, Ayden.

Il recule vers la fenêtre, obstiné et fier. D’un geste las, il l’ouvre et un vent automnal pénètre dans la chambre, jouant dans sa chevelure bois d’érable. Un frisson me parcourt le corps. Il devient inaccessible, me repoussant loin de lui et de ses tourments. Il me rejette. Encore.

-Ayden, je l’ai vu, toute cette lumière, ce ciel d’aube, nimbé d’or, à mes pieds. Tous les matins, il installe un morceau au sol, pour les gens comme toi, pour vous aider. Laisse-moi t’y mener, pour que tu voies par toi-même.

Il se raidit, je le vois à ses épaules qui se redressent subitement, et, agrippe le rebord en métal de la fenêtre.

-J’en ai marre de tes délires, Ludo. Marres de t’entendre me bassiner les oreilles avec ton monde imaginaire. Reviens à la réalité, d’accord ? Tu ne m’aides pas en dissertant sur un vieux fou qui pose des miroirs comme carrelage.

Sa répartie se fiche droit dans mon coeur, comme une flèche pointue et mortelle. Je titube vers le lit, sonné par tant de méchanceté. Nous nous connaissons depuis si longtemps, est-ce là toute sa confiance ? À cet instant, je sens le doux poison de la haine se faufiler dans mes veines et parcourir le chemin vers mon coeur.

-Tu ne sais pas ce que tu dis, Ayden. Je vais t’y amener, que tu le veuilles ou non et tu pourras constater par toi-même de la véracité de ce lieu. Tu y seras en sécurité, tu…

-En sécurité ? Me coupe-t-il d’une voix glaciale. Parce que tu crois que franchir un “monde” pourra changer la donne ? Tu crois que le temps s’arrêtera ? Que le verdict, s’inversera ? Tu es plus fou que moi, Ludo, si tu crois ça.

Je tombe à genou devant le lit, le corps secoué de spasme. Il est toujours dos à moi, mais il crispe les poings. J’ai mal de lui, de nous, mais je ne peux pas renoncer, parce qu’il est mon éternité. Je me relève, reléguant au plus profond de moi ces paroles. Il ne sait pas ce qu’il dit, il n’en comprend pas la portée. Il sera reconnaissant quand il découvrira que j’avais raison. Il me pardonnera.

-Ayden, dis-je en lui prenant la main, regarde-moi et dis-moi que tu vois le mensonge dans mes yeux.

Sa main est froide. Déjà, pensais-je, paniqué.

-Ayden !

Je le tire pour qu’il me suive, mais il est fort, plus que moi, et d’un mouvement brusque, il se retourne et me gifle. La morsure de la bague à son annuaire s’imprime sur ma joue. Il relâche ma main et je tombe à la renverse sur le lit. Je me relève aussitôt, décidé à ne pas le laisser nous perdre.

-Dis-moi, qu’a-tu à perdre à me suivre ? Il ne te reste pas grand temps, alors fait m’en cadeau.

Cette fois, mes paroles ont fait mouche. Il se retourne et je vois des larmes de désespoir, glisser de ses magnifiques yeux violet.

-Il est où, ce monde magique ? Tu crois vraiment qu’il…

Il chancèle dangereusement.

-Ayden !

Je me précipite vers lui pour le retenir. Son visage devient blême, presque cendreux. Sous son poids, nous nous effondrons tous les deux à genoux. Une quinte de toux le secoue pendant d’interminables secondes. Des secondes où la vie semble s’effriter loin de lui. Je déglutis péniblement et essaye de le relever malgré lui. Pas maintenant, pensais-je, pas maintenant.

-Arrête, Ludo, s’il te plaît, c’est trop tard.

-Non.

Je le hais d’abandonner si vite et cette colère, décuple mes forces. Je réussis à nous relever. Il me regarde, sans réellement me voir. Il y a des nuages dans ses prunelles bleues. Mon coeur bat la chamade. La peur s’insinue par tous les ports de mon corps.

-Tu vas me traîner jusque-là ? C’est ça ton plan ?

J’ignore sa remarque sarcastique et avance lentement, péniblement, vers la porte.

-Ce n’est pas loin. Il m’attend, je lui ai parlé déjà de toi. Il a dit que tu pouvais venir. Il accepte qu’une dizaine de personnes par décennie, mais tu vois, je lui ai tellement venté ta beauté, ton courage, ta force et ton grand coeur, qu’il fait une exception pour toi. En général, il ne prend que des enfants. Alors, oui, je te traînerai jusque-là.

-Tu es fou, Ludo… Mais…

De nouveau, la toux l’empêche de terminer. De grosses gouttes de sueur perlent par tous les pores de sa peau qui elle aussi, se teinte d’un gris cireux.

-Ne dis plus un mot, garde tes forces pour avancer avec moi. On va le faire ensemble.

Je fais un autre pas, péniblement, sentant tout le poids de son corps sur le mien. Il est brûlant. Je ravale la terreur qui veut me pétrifier sur place. Je dois le sauver. Sinon…

-Ludo…

Sa voix n’est plus qu’un murmure rauque. Je tourne la tête pour l’apercevoir. Mon coeur devient aussi dur que la pierre. Ses yeux sont presque vitreux et ses lèvres sont craquelées et blanchâtres. Il pue la mort.

-Ayden, hurlais-je, Ayden, n’abandonne pas.

Il relève péniblement la tête. Toute la force qu’il avait plutôt, celle qu’il avait accumulé, pour essayer de me repousser, pour que je ne vois pas ça, s’était dissipé à présent. Il inspire péniblement, j’entends le sifflement de l’air dans ses poumons. Mon Dieu, s’est en train d’arriver. Une larme s’égare sur ma joue.

-Ayden…

-Il existe réellement ce monde ?

Il me regarde et je me mets à pleurer.

-Tu veux que je te raconte, dis-je dans un sanglot, quand le soleil se lève et qu’il se reflète sur les centaines de miroirs ?

Il se laisse glisser doucement le long du lit d’hôpital et je m’assois à ses côtés. Il dépose doucement sa tête sur mon épaule. L’odeur de ses cheveux m’enivre et me rappellent tant de souvenirs. Des souvenirs d’avant, avant sa maladie

-Ayden, je t’ai…

-Chut.

Je sens sa main poisseuse se poser délicatement sur mes lèvres.

-Alors, comment est-il, ce soleil ?

FIN.


vendredi 1 janvier 2016

Nuit de l'écriture


Les douze contes de minuit.

J’ai pris une dernière gorgée de ma coupe de champagne rosée. Sophistiquée jusqu’au bout. Parce qu’il le faut bien. Le temps a passé, trop vite, mais ce n’est pas irréversible. Ça pourrait l’être, si je n’enfilais pas immédiatement mon trench aussi noir que le sang dans mes veines et que je ne sortais pas à ces douze coups de minuit.

Dong.

Cendrillon à la robe gothique et au sourire moqueur. Un conte redessiné parce que sinon, ça ne serait pas amusant. Je n’aime pas les princesses, blondes, trop naïves, sans personnalités. Je me préfère moi, déesse aux mille vies. Il neige à l’extérieur. Une douce poudre féerique qui parsème mon chemin, tel l’or des cheveux de Boucle d’or.

Dong.

Mes talons pourpres claquent sur l’asphalte humide. Le vent s’est levé, caresse mon corps, me fait frissonner de plaisir. La bourrasque transporte dans son sillage le murmure de ma victime. Elle est tout près. Tellement que je l’entends respirer. Mes sens s’aiguisent et la lueur argentée de mes prunelles turquoise s’embrase.

Dong.
Je me dirige vers le parc, ondulant tel un félin plutôt que marchant paresseusement. Je suis excitée, presque impatiente. Elle est tout à côté, je perçois les battements de son cœur, je vois la lumière de son aura. Tellement belle. Si désirable. Vulnérable.

Dong.

Elle est dans mes bras, poupée de satin aux yeux célestes. Elle est parfaite dans son innocence. Parfaite, dans son immobilité. Je hume délicatement son parfum. Du Lilas. Une fleur au printemps. Aérienne. Je m’enivre.

Dong.

Je pose imperceptiblement mes lèvres sur les siennes. Elles sont acidulées. Un frisson parcourt mon corps. Lentement, j’aspire et c’est l’explosion. Son essence se transfère en moi, me pénètre et dans ma tête, il y a ces images, ces couleurs. Je vois un pré un soir de mai et des pissenlits, blancs. Il y a de l’herbe, des oiseaux, la mer, des papillons, des libellules et tellement de nuances de roses. Mes yeux frétillent, mon cœur menace d’éclater sous l’assaut des images. Je suis bien, je suis immortelle.

Dong.

Je la dépose amoureusement sur son linceul blanc et vaporeux. Sa longue tignasse noire méchée de blond forme une auréole autour de son visage en forme de cœur. Je la contemple affectueusement et heureuse. Bénie. Elle m’a fait don, si candidement, de ses rêves, de sa vie. Elle était un privilège, un cadeau, pour cette aube du 24 décembre.

Dong.


Je retourne, lentement, par le chemin emprunté, lui disant un dernier au revoir de la main. La neige la recouvre, lui offre un cercueil éthéré. Mélange d’Aurore et de Blanche-Neige figées dans leurs derniers sommeils.

Dong.


Un conte aux saveurs d’éternité.

Dong, dong, dong, dong.


Fin.

samedi 12 décembre 2015

Nuit de l'écriture

Cour, plus vite, allez, cour, ils sont derrière toi, avance, encore, dépêche-toi, ne regarde pas en arrière, fixe l’horizon, suis sa ligne, ton espoir. Est-ce que tu les entends chuchoter ? Sens-tu, leur souffle contre ta nuque ? Tu n’es pas assez rapide, ne veux-tu pas vivre ? Oui ? Alors vas-y, pousse la machine, fonce, défonce, mais ne tergiverse pas sur le comment du pourquoi. Ça n’a pas d’importance, fais-le, c’est tout.

Je déglutis péniblement. J’ai la gorge en feu, le cœur comme une bombe à retardement. De la sueur serpente le long de mon nez pour s’échouer sur mes lèvres craquelées. J’ai la cravate qui m’étouffe à force de voler en arrière, comme attirer par un aimant. Je tiens la valise, comme si je tenais ma vie. Désespérément.

Furieusement.

Ils sont justes derrière toi. Leurs pas se calquent à ton ombre. Tu ne m’écoutes pas, tu réfléchis trop. Je t’avais prévenue que ça serait dangereux, mais tu as persisté. C’est honorable. Ça le sera moins si tu te retrouves au fond du trou. Cour, allez.

J’essaye d’inspirer pour me donner un peu plus de force. Pour avoir l’espoir de déjouer les règles, mais ce n’est pas de l’air qui grimpe le long de mon œsophage, c’est une lame d’acier. Je me mets à tousser violemment, crachant du sang devant moi.

Ne t’arrête pas. Cour.

Je vais mourir. C’est une certitude qui s’insinue en moi, lentement, louvoyant jusqu’à mon âme. Elle crache son poison. Je suis touché, mortellement. Ça ne sert plus à rien, je ne sauverai pas la valise, mais ma vie ?

Ne t’arrête pas, je te dis. Trente millions, tu y penses un peu ? Tu seras libre. Tu sais ce que je veux dire ? Plus d’attaches, plus de boulets à ton pied. Tu sentiras à nouveau le vent sur ta peau. Cour.

C’était un plan foireux, je m’en rends bien compte, maintenant que je cours sur Sunset boulevard, vers le cul-de-sac de l’enfer. Une société en faillite, la mienne, non, celle de mon père. Sa déception, ses yeux accusateurs, comme si tout était de ma faute, puis, le ton froid, lointain, comme si déjà, l’invisibilité s’était gagnée de moi. Je n’ai pas de fils, a-t-il martelé. J’ai un empire, mais pas d’enfant à choyer, seulement un à disgracier. Alors si c’était comme ça, j’allais te plumer, vieux con. Cependant, j’avais peut-être sous-estimé la détermination de ce paternel, attaché à ses vieilles croyances et surtout, à sa parole et son honneur.

Allez, tu y es presque. Fais un dernier effort. Un ultime effort, en fait. Donne tout ce que tu as. Tu vois là-bas ? Dis, tu vois l’éclat doré sur le lit turquoise ? C’est ton billet vers le paradis. Je te l’offre, mais tu dois sauver la valise. Tu comprends ? Alors, cour.

J’avais volé les dernières économies de mon père, ainsi que les recettes magiques de ses pilules qui vous font voir la vie en rose, littéralement, et j’avais tout vendu à l’ennemi numéro un. Plus rien à perdre, tout à gagner. Mais voilà, je n’avais pas songé une seconde, que mon père pourrait être sérieux dans ses menaces et pourtant… Ne pas me retourner. Garder en tête l’objectif. Continuer à avancer, sentir l’asphalte chaud sous mes chaussures, ne pas se préoccuper de ma chemise blanche qui se teint de cernes jaunâtres et de mon pantalon qui se déchire. Prendre ce tournant, encore une foulée, inspire.

Oui, oui, oui.

Tout ce bleu m’éblouit, me fait presque flancher. C’est comme un feu d’artifice devant mes iris injectés de sang et de sables. Un cri s’échappe de mes lèvres, presque un sanglot. J’ai réussi, je vais me libérer de mes chaînes, enfin.

Vas-y, tu l’as mérité. Tu as sauvé la valise. Tu as gagné. Saute, vas-y, fais-toi ce plaisir, mon ami.

Je les entends en arrière, ils gémissent leur défaite. Ils ne pourront pas me rattraper à temps. Ils ont échoué, j’ai été plus fort, plus rapide qu’eux. J’ai la valise, j’ai les trente millions de dollars et j’ai mon billet vers un paradis doux et délicieux. Loin de ses yeux vides, loin de son reniement. Là-bas, je serai quelqu’un.

Oui, mais dépêche-toi. Vas rejoindre la lumière, va étancher ta soif, soigner tes blessures. Toutes. Elles guériront. Tu seras enfin reconnu. Marche la tête haute, les épaules en arrière. Fier. Tu n’es pas l’abdication de son amour, tu es prince. Ils te regardent tous, ils retiennent leur souffle. Ils sont tous là pour toi.

L’eau est d’une telle douceur, d’un tel délice, que des larmes de soulagement, même de bonheur, glissent doucement sur mes joues. L’auréole dorée m’envahit, me prend, me fait sienne. Elle me tire vers elle, m’attrape le corps, m’enlace, comme un serpent. Je suis sien. Je n’ai plus peur, tout est rose, tout est beau. Merci, chuchotais-je.

Tout le plaisir était pour moi, mon ami.

***

-Journal du dimanche, qui veut le journal du dimanche, le fils du milliardaire Trustman se suicide dans les eaux de la mer turquoise après avoir avalé des dizaines de pilules roses qui a rendu son père aussi riche. Pour savoir tous les détails, achetez le journal du dimanche.

FIN.

dimanche 15 novembre 2015

Tarte aux citrons meringuée

Je devais intégrer à mon texte, la tarte aux citrons meringuée.
Voici ce que j'ai fait.

* * *

-Allez, viens à l’intérieur avec moi, juste cinq minutes, te réchauffer. S’il vous plaît…

Il me regarde, ses yeux verts noyés du reflet multicolores des petites ampoules enroulées autour des lampadaires. Sa voix, douce et grave, est suppliante, mais sans forcer. Il est sincère. Mais moi, je suis brisée. Je me mordille la lèvre inférieure, incertaine. Ma tête, déjà, est si loin, mon cœur…

-Mély.

Il tend sa main protégée par les moufles que je lui ai offertes à sa fête, il y a trois mois. Il me semble que c’est il y a une éternité. Je déglutis, espérant secrètement que le temps se suspende. Je vois bien, dans quel état je le mets, mais je n’arrive pas à me décider.

-Tu dois me laisser partir, je chuchote doucement.

-Mély…

Puis sa voix se casse, s’éraille, comme s’il venait d’avaler des cailloux. Je baisse la tête pour lui cacher mes larmes. Les gens nous contournent, indifférent à ce couple bizarre que nous devons former. La nuit est froide, presque glaciale, mais je ne ressens pas le froid, juste un vide immense. Celui qui nous sépare. Celui qu’est ma vie.

-Accorde-moi au moins ce dernier moment avec toi. Tu me manque tellement déjà.

Il relève ma tête délicatement et les larmes creusent un sillon sur mes joues, allant s’écraser honteusement dans la neige à nos pieds. Je ne sanglote pas, ce n’est pas ça, que je ressens, seulement une immense tristesse. Celle de la fin. Celle de tous les débuts qui ne fleuriront plus au printemps.

-J’ai réservé notre table, près de la fenêtre pour que tu puisses contempler la Senne. Mély, s’il vous plaît…

Un sentiment aussi étrange qu’éphémère naît dans mon ventre. Une boule de feu nourrit par le ressentiment, la haine et l’irritation. La boule gronde en moi, embrase mon corps et vient lécher mes lèvres dans un dangereux désir de cracher que je ne lui dois rien, rien du tout. Qu’il n’avait qu’à ne pas nous laisser sombrer dans la routine de la vie. Qu’il avait simplement à m’aimer plus… Puis, le feu s’éteint aussi rapidement qu’il a pris naissance et me laisse pantelante et haletante. Ce n’est la faute à personne, si finalement, au lieu de nous aimer, nous nous sommes accoutumés l’un à l’autre, jusqu’à ce que je ne puisse plus supporter de voir la même chose, jour après jour, sans nouveauté, sans rêves.

-Je ne suis déjà plus ici, avec toi, tu le sais, pourquoi vouloir prolonger l’inévitable ?

Ma voix semble froide, pourtant, je suis plié en deux par le désespoir qui scintille dans ses yeux, par le simple vœu de me voir accepter une dernière fois son invitation. Mais si je ne dis rien, qui parlera, alors ?

-Laisse-moi encore cinq minutes de toi, pour que je me rappelle à quel point j’ai été bête de ne pas comprendre que tu te fanais là, à mes pieds. Je n’ai pas su rendre ton existence aussi lumineuse que tu rendais la mienne. Je t’ai enfermé, pour mieux te contempler, mais je n’avais pas compris, que tu étais un oiseau libre et que j’étais en train de tuer.

Un soupir givré s’échappe en bué de mes lèvres glaciales. Je le regarde qui se tient le dos droit, bien habillé, l’air respectable, l’air si grand, mais si petit à la fois. Vaincu devant l’inéluctable, pourtant, cherchant à grappiller sur le temps des derniers adieux. Serait-ce si mal de lui offrir pour une dernière fois, la joie de partager nos rires et nos mots ?

-D’accord, Sam.

À l’instant précis où il tend sa main pour prendre la mienne, des milliers de flocons légers et vaporeux descendre lentement du ciel, venant s’écraser sur nous et autour de nous. Je me surprends à sourire, tout à coup, oubliant un instant la signification de cette soirée.

-Viens, notre tarte aux citrons meringuée nous attend.

-Je n’aime pas cette tarte, le citron me fait toujours grimacer.

-Je sais, mais j’aime te voir faire cette face impossible, quand tu y goûte. C’est là, que je te trouve la plus belle.

Je le regarde, infiniment triste. Il m’attire à lui, fourre son nez dans ma longue chevelure dorée et murmure :

-Une tarte aux citrons meringuée pour ne pas oublier, malgré la distance qui déjà nous éloigne, qu’il y a trois ans, ici même, l’amour s’est reconnu dans chacune de nos prunelles.

Je relève la tête, les yeux gonflés de larmes, le cœur en berne. Je me soulève sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue rougie par le froid. La neige forme une auréole blanche sur sa tête. Il reprend ma main, délicatement, et je le suis dans le petit café pour manger une dernière fois, une tarte aux citrons meringuée.


FIN.

dimanche 18 octobre 2015

L'avenir en héritage

Thème : Écrire un texte avec cette image.



-Pas réussi, trop de pensées qui tournoient dans ma tête…

-Tu ne vas pas te désister, non ? Ici, on n’accepte pas les lâches.

Je soupire longuement, me sentant à la fois abattu et légèrement hors du temps. Je ne me souviens pas pourquoi j’ai cru que c’était une bonne idée. Je ne me souviens même plus comment tout ça a commencé. Peut-être était-ce hier ? Ou il y a dix ans.

Je suis si fatigué.

-Remue ton gros cul, mec. J’n’ai pas qu’ça à faire, attendre après tes réflexions. Il faut y aller.

Je relève légèrement la tête. Je me sens si lourd, si déconnecté. J’aimerais seulement pouvoir me situer dans l’espace-temps, me dire que nous sommes le vingt-trois juillet, mais en fait, il fait trop froid pour qu’il soit cette date. Pourtant, je ne peux pas affirmer sans l’ombre d’un doute quel mois nous sommes.

Je suis si fatigué.

- Magne-toi mec, je ne me répéterai pas. Tes états d’âme, tu les étaleras sur du papier plus tard si tu veux, mais là, c’est le temps d’y aller. Tu l’entends ? Il arrive. Y’a pas de retour possible. Faut prendre le train, mec.

Je me lève, plus mal que bien. Mon regard se focalise sur tout et sur rien. Je papillonne des yeux, avec frénésie, il me semble. Ma bouche est pâteuse, mon cœur palpite beaucoup trop rapidement. Je vais faire une attaque, c’est certain. Je vais m’étendre raide mort ici, sur le plancher de cette gare, vide, et tout ça n’aura eu aucun sens. Qu’un long cauchemar où je ne me serai jamais réveillé. Je dois valoir mieux que ça non ? C’est pour ça que je suis ici. Pour cet avenir…

Je suis si fatigué.

-Voilà, tu es capable de te bouger, je commençais à douter. Allez, viens, n’aie pas peur, je te promets que ça sera splendide. Un feu d’artifice comme tu n’en auras jamais vus. Badaboum !

Il me sourit, il doit croire que cela me rassure, me donne du courage. Quel idiot fait-il, de ne pas comprendre, de ne pas voir. Je n’en ai rien à faire de son pétard aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ce que je veux, c’est être reconnu et me débarrasser de cette lassitude qui circule dans mes veines aussi sûrement que mon sang. Je n’ai de goût pour rien. La vie est fade, tellement grise que je crois qu’il pleuviote en permanence. Je respire votre dégoût tous les jours et je recrache des cendres. C’est ça, qui est arrivé. Je me souviens à présent. Cet attrait, ce feu à l’intérieur…

-Rapproche-toi de moi et n’oublie pas ton sac. Je le sens mec, pas toi ? Tu vois, à l’est, le soleil qui se lève ? C’est l’augure du jour glorieux. C’t’un bon signe. Il fera beau quand il pleuvra tout ce sang. J’en frisonne d’extase, déjà. Allez, tiens, prends une autre pilule, tu sembles en avoir besoin. Ça va être merveilleux, mec. Tellement merveilleux.

J’avale la pilule qu’il me tend. Sa main tremble légèrement de toute cette excitation. Les demoiselles nous observent depuis un moment déjà. Je m’approche lentement d’une et d’un geste vif, l’écrase contre le mur. Ses ailes diaphanes battent éperdument, dernier sursaut de sa fragile vie, avant de finalement se désagréger dans l’air pur matinal. L’autre rigole franchement. Du sang gluant coule le long du ciment sale. Je l’observe fasciné. J’ai senti un truc à l’intérieur de moi remuer.

Un monstre.

-T’es prêt ? Le train s’amène en gare. Allez, bouge-toi par ici. C’est l’heure. Ding, dong.

Il a les yeux fous de ceux qui n’ont plus d’espoirs, plus de rêves, seulement une envie bestiale de satisfaire leurs ennuis mortels. C’est ça la vie finalement. Satisfaire ses besoins les plus sombres et devenir enfin ce que l’on est ; un animal. Le train rentre en gare en sifflant. Le vent ébouriffe sa chevelure et le fait tanguer. De si grandes ambitions dans un si petit corps. Je le surplombe de toute ma taille, je suis beaucoup plus fort. Mais est-ce que ça se mesure à ça ?

-Tu fous quoi, mec ? Range ta conscience dans ta poche et embarque avec moi. J’te défends d’hésiter. C’ta notre tour de parler. On a quelque chose à dire, autant que ça soit à la hauteur de qui nous sommes, non ?

Les portes sont ouvertes, n’attendent que moi, mais j’hésite. Je tergiverse, me balançant de gauche à droite. Oui, non. Oui, non. À quoi bon ? Pourquoi pas ? Puis c’est ça, c’est la raison de mon existence, de mon insomnie et de ma détresse. Non, pas ma détresse, plutôt de… L’exaltation ? C’est ça non ? Je ressens étrangement chaque fibre de mon corps, le sang dans mes veines, mes cheveux qui poussent, mes yeux qui perçoivent les nuances de jaune du soleil levant. Un nouveau jour. Notre jour. Je happe mon sac et passe les portes qui se referment. Il me sourit.

-Nous arriverons pile à l’heure, mon ami. Trinque avec moi. Allez. On va écrire notre histoire.

Il lève son fusil, je fais de même. Il n’y a personne dans notre wagon. Nous sommes les seuls, tels des rois, des vainqueurs, des tueurs.

Doucement, le train file vers la ville. Vers le centre de toute vie. La palpitante.

« L’avenir en héritage »

Quel nom d’école lamentable.
Fin.

lundi 5 octobre 2015

Plus que la vie



 J’admire ton rayonnement, cette petite lueur opaline qui irradie de toi, comme si le ciel venait de se poser à tes pieds, encensant ton être de grâce. Tu viens d’arriver, je peux le sentir à ta sueur qui suinte légèrement par tes pores. Rien d’extravagant, seulement un novice, qui n’y connaît rien. Encore une fois. Je réprime une envie de rire pour ne pas me révéler à toi, du moins, pas à cet instant précis. J’ai envie de m’amuser et j’ai tellement de chance, tu es mon jouet favori.

Je me déplace légèrement vers la gauche, là où il me sera plus facile d’observer tes premiers pas sur cette terre. Tu sembles un peu incertain, regardant dans toutes les directions à la fois, m’apercevant sans pourtant me voir. Tu ne sais même pas encore comment détecter l’invisible, comment prévoir l’imprévisible. Ne t’ont-ils donc rien appris, là-haut ? Bien sûr que si, mais tu as tout oublié, subjugué par toute cette beauté qui t’entoure, incapable d’aligner trois pensées censées d’affiler. Ta fébrilité m’excite, m’enivre, me donne envie de toi, sans même m’amuser avant. En finir rapidement. Une jouissance brève mais explosive. Je dois me calmer.

Tu bouges lentement, te diriges en titubant, comme si tu venais d’ingurgiter plus de litres d’alcool que ton corps peut en supporter, vers la ville. Là où ils sont tous, tes semblables, les autres et moi. T’ont-ils parlé de moi ? Mis en garde que je pouvais me terrer quelque part, attendant le bon moment pour te prendre ce que tu viens si bravement de gagner ? N’est-ce pas d’une ironie tordante ?

Tu es plus sûr de toi, tu rejettes les épaules en arrière et lèves fièrement la tête. Voilà, c’est comme ça que je t’aime, comme ça que je veux te prendre, dans toute ta gloire pathétique. Tu n’es pas spécial, tes ailes sont blanches, tu n’es qu’un gardien de bas étage. Les Ailes vertes sont mes préférés, un sang délicat au début, qui finit par éclater dans la bouche, comme un feu d’artifice, millions de couleurs et de paillettes, un festin inoubliable. Mais ils sont rares, car, pourquoi quitteraient-ils la chaleur et la sécurité d’un endroit éternel pour une terre inconnue, où ils ressentiront bien autre chose que Son amour. Par contre, vous, vous êtes presque légion à atterrir ici, parmi les humains, et à vouloir apprendre leurs langages, leurs fonctionnements, leurs émotions et surtout, leurs humanités. Vous mourrez, comme eux, mais renaîtrez ensuite comme vous étiez avant de venir les rejoindre, plus grands et plus forts. À moins que…

Que je vous vole votre âme.

Tes ailes s’évaporent lentement, tes traits prennent peu à peu une apparence moins angélique, plus banale. Seuls tes yeux gardent ce chatoiement Céleste, comme si les galaxies y vivaient. Tu es près de moi à présent, forte et belle. Désirable. Je suis en alerte, énervée par ce qui s’en vient, désireux de bien faire les choses, de te donner la mort à la hauteur de ta prestance qui grandit de minute en minute, plus tu prends de l’assurance, plus tu assimiles ton environnement, ne faisant qu’un avec lui. Je t’ai sous-estimé légèrement, tu t’acclimates rapidement, ça me plaît et me donne encore plus envie de toi. Je glisse doucement vers l’arbre derrière toi. Tu es peut-être humaine, mais pas de naissance et par ce fait, tu gardes certains dons et dans quelques secondes, tu détecteras ma présence. Dois-je te laisser me découvrir ?

Le vent choisi pour moi. Lentement, il se lève, caresse doucement ton corps divin, soulève ta longue chevelure ambrée, apporte à toi, l’odeur de la mort. Tu te raidis, tous les sens en alerte. La peur prend possession de chacune de tes cellules organiques, pompant furieusement ton sang dans tes veines. J’entends le vacarme furieux de ton cœur qui bat avec frénésie.

On y est.

Tu te retournes au moment où je fonce sur toi et happe ta taille. Un craquement sonore s’envole dans la nuit. Ta bouche s’ouvre en un étonnement parfait. Je te maintiens contre moi, écoutant la douce mélodie de ton sang chanter à mes oreilles. Un bouillon effréné qui circule en toi, déversant des litres d’adrénaline dans tes muscles pour te donner l’énergie de m’échapper. Un bien faible espoir éphémère, tu ne pourras pas t’échapper et tu le lis dans mes yeux.

-Je t’aime, murmurais-je en me penchant vers ton cou palpitant.

Mes dents pointues percent facilement la fine membrane de ta chair et le liquide chaud se déverse dans ma bouche. Je t’enlace plus étroitement, comme si nous allions valser. Une danse mortelle. J’aspire vigoureusement, presque frénétique. Derrière mes paupières, explose la lumière éternelle. La tienne. Elle est faite de spirales dorées, pailletées de rose infini. Je goûte ta vie, la savoure comme si elle était mienne. J’ai envie de pleurer, tellement tu es merveilleuse, tellement tu es… Parfaite.
J’absorbe ton essence, encore et encore, des litres d’images qui éclatent derrière mes paupières closes. Ton paradis, tes amis, ta famille, les champs tapissés de fleurs exotiques, ta joie, ta beauté, ton âme. Toi.

Je ne peux plus te relâcher, je sens ton corps vibrer contre moi et ma main, se pose sur ta poitrine. Ta vie est belle. Le flot rubescent, lentement, se tari, j’ouvre les yeux, presque essoufflé et contemple ton visage cireux. Tes yeux papillotent désespérément, comme un insecte qui serait pris dans une toile d’araignée. Ton corps est mou dans mes bras vigoureux. Ton sang précieux circule à présent dans mes veines, me rendant plus fort que jamais. Bientôt, je pourrai être considéré comme Lui. Tu es étendu sur la chaussée, ta robe lavande remontée sur tes cuisses. Je me tiens au-dessus de toi, contemplant ton agonie et je vois dans tes yeux éteints, que tu me trouves beau. Je souris victorieux. Je déploie mes ailes d’un noir charbonneux et te tourne le dos. Dans moins de trente secondes, tu mourras et tu ne pourras ressusciter, car je t’ai pris la seule chose qui comptait : ton étincelle.

Je donne un coup de pied sur le sol pour m’envoler, mais des doigts m’agrippent la cheville. Je me retourne, agacé et que vois-je ? Toi, encore vivante, s’attachant désespérément à moi. Tu murmures sans relâche une phrase que je ne comprends pas. 

Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept…

Je suis légèrement agacé et j’hésite à me pencher pour t’entendre ou à m’élancer sur toi et faucher une bonne fois pour toute cette vie qui s’accroche férocement en toi. 

Seize, quinze, quatorze, treize, douze…

Soit, je me sens magnanime ce soir. Je m’incline devant toi et prend ton visage strié de veines bleues entre mes mains et penche l’oreille vers tes lèvres exsangue. J’ai l’ouïe très fine, bien sûr, mais tu jacasses en langue étrangère alors il me faut être prêt de toi pour comprendre tous ces sons que tu chuchotes de plus en plus fiévreusement. 

Onze, dix, neuf, huit, sept, six…

Au début, je n’arrive pas à saisir tes mots, ils sont trop faibles, puis, doucement, la phrase se met en place et je ne peux retenir un petit cri de surprise. Comme je t’ai sous-estimé, enfant de la lumière. Cependant, ma nature première de prédateur, réfute ce que tu dis. Ce que j’aime, c’est le sang et la mort, rien d’autre, mais… Je suis joueur, tu vois, et je crois que tu l’as perçu quand nous étions intimement liés plutôt ou serait-ce l’éclat dans mes yeux qui m’a trahi ? Je te vois paniquer, à mon hésitation. Ton corps est secoué de soubresaut, la mort est tout près, elle renifle ton joli corps, alors, avec l’énergie du désespoir, tu réussis à détourner ton regard de ses iris aux reflets abyssaux et tu te lèves en tremblant.

Cinq, quatre, trois…

-Fais-moi tienne, réussis-tu à articuler d’une voix rauque. 

Deux.

Un sourire espiègle étire mes lèvres.

Un.

Fin.